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Informer sans manipuler, communiquer sans diviser : notre responsabilité éthique face aux défis de la paix au Bukina Faso
Retour sur ma communication à la rentrée de l’UCAP-Burkina, le 31 octobre 2026

J’ai eu l’honneur de participer, en qualité d’invité d’honneur et de communicateur, à la première Rentrée du Communicateur catholique, organisée par l’Union catholique africaine de la presse (UCAP-Burkina), le samedi 31 octobre 2026, au Centre Cardinal Paul Zoungrana, à Ouagadougou.

À cette occasion, j’ai présenté une communication sur le thème : « Informer sans manipuler, communiquer sans diviser : responsabilité éthique des journalistes et des communicants face aux défis de la paix et de la cohésion sociale au Burkina Faso ».

Dans un pays éprouvé par la crise sécuritaire, où chaque mot peut contribuer à apaiser les tensions ou, au contraire, à les exacerber, quelle doit être la responsabilité des professionnels de l’information et de la communication ?

C’est la question centrale que j’ai souhaité partager avec mes confrères, en articulant ma réflexion autour de trois préoccupations : les menaces qui pèsent sur notre environnement informationnel, les fondements éthiques de nos métiers et les actions concrètes que nous pouvons entreprendre pour contribuer à la paix.

1. Quand l’information devient une arme : les nouveaux défis de la manipulation

La manipulation de l’information n’est pas nouvelle. Ce qui a changé avec le numérique et les réseaux sociaux, c’est sa vitesse, son ampleur et sa capacité à prendre les apparences de la vérité.

Aujourd’hui, chacun peut produire et diffuser des contenus susceptibles d’influencer des milliers, voire des millions de personnes. Les réseaux sociaux ont démocratisé la parole publique, mais ils ont également démultiplié les possibilités de manipulation.

J’ai tenu à distinguer plusieurs phénomènes souvent confondus.

La désinformation consiste à diffuser volontairement de fausses informations pour tromper. La mésinformation désigne la circulation involontaire d’informations fausses, notamment lorsque nous partageons, sans vérification, un message reçu sur WhatsApp. La malinformation consiste à utiliser des informations authentiques, mais sorties de leur contexte ou diffusées dans l’intention de nuire.

À ces pratiques s’ajoutent les fausses nouvelles (fake news), la propagande, les théories du complot et la non-information, cette stratégie qui consiste à saturer l’espace public de contenus secondaires pour détourner l’attention des questions essentielles.

La manipulation exploite également nos propres faiblesses psychologiques. Le biais de confirmation nous pousse à croire plus facilement ce qui conforte nos opinions. Les algorithmes des plateformes numériques favorisent parfois notre enfermement dans des bulles informationnelles où nous ne rencontrons plus que des personnes qui pensent comme nous.

Les faux comptes, les robots informatiques et les campagnes coordonnées peuvent, de leur côté, donner artificiellement l’impression qu’une opinion est massivement partagée.

Et l’intelligence artificielle générative ajoute désormais une nouvelle dimension au problème. Avec les deepfakes, il devient possible de fabriquer des images, des voix et des vidéos extrêmement convaincantes de personnes qui n’ont pourtant jamais prononcé les paroles ou accompli les actes qu’on leur attribue.

Nous entrons dans une époque où voir ne suffit plus pour croire.

Dans le contexte burkinabè, ces manipulations peuvent alimenter la peur, la suspicion, les antagonismes et la stigmatisation de communautés entières.

J’ai particulièrement insisté sur le danger des mots qui divisent. Les discours de haine commencent souvent par des généralisations : « ces gens-là », « eux », « tous les mêmes », « patriotes », « apatrides »…

L’histoire du Rwanda, avec le rôle tragique joué par la Radio Télévision Libre des Mille Collines dans le génocide de 1994, nous rappelle jusqu’où peut conduire la déshumanisation par les médias.

Une responsabilité fondamentale s’impose donc à nous : nommer les faits et leurs auteurs, sans transformer des communautés, des ethnies ou des religions en coupables collectifs.

J’ai également évoqué les dilemmes de l’information en temps de crise sécuritaire. Il est légitime de protéger les opérations militaires et la vie des forces combattantes. Mais les citoyens ont aussi le droit de disposer d’informations fiables. Car lorsque l’information crédible se tait, la rumeur occupe le terrain.
La sécurité nationale et le droit à l’information ne doivent pas être considérés comme des ennemis. Une nation résiliente a besoin à la fois de forces de défense efficaces et d’une presse crédible, capable de mériter la confiance des citoyens.

2. Vérité, responsabilité et dignité humaine : les fondements de notre éthique

Face à ces défis, nous ne sommes pas dépourvus de repères. Le journalisme possède des règles professionnelles fondées sur la recherche de la vérité, la vérification des faits, l’exactitude, l’équité, le respect de la dignité humaine et la distinction entre faits et commentaires.
La Déclaration de Munich de 1971, la Charte des journalistes du Burkina Faso et les textes déontologiques des médias en ligne nous rappellent ces exigences fondamentales.

Le journaliste sert d’abord le public. Le communicant, lui, représente une institution, une organisation ou une cause. Leurs missions sont différentes, mais ils partagent une même obligation : ne pas trahir la vérité.
Pour les journalistes et communicants catholiques, cette responsabilité professionnelle trouve un prolongement dans l’enseignement de l’Église. Depuis le concile Vatican II, notamment avec Inter Mirifica (1963) et Communio et Progressio (1971), l’Église considère la communication comme un instrument au service de la communion et du progrès humain.

Dans son message pour la Journée mondiale des communications sociales de 2018, le pape François appelait à un journalisme de paix : non pas un journalisme qui dissimule les problèmes, mais un journalisme attaché à la vérité, hostile au mensonge et soucieux de la dignité des personnes.

Le pape Léon XIV a prolongé cette réflexion en invitant les professionnels des médias à « désarmer les mots », à débarrasser la communication des préjugés, de la rancune, du fanatisme et de la haine. Dans son message de 2026, consacré à la préservation des voix et des visages humains à l’ère de l’intelligence artificielle, il rappelle également l’importance de l’exactitude, de la transparence et de la confiance.

J’ai voulu montrer qu’il existe une parenté profonde entre les exigences d’un journalisme responsable et les valeurs de la foi chrétienne : la recherche de la vérité, le service du bien commun, la justice et l’attention aux plus vulnérables. Cela ne signifie évidemment pas que le journalisme doive devenir une activité religieuse. Mais les convictions éthiques et spirituelles peuvent renforcer la conscience professionnelle.

La vérité sans charité peut devenir une arme. La charité sans vérité devient complaisance.

Notre responsabilité consiste à tenir ensemble ces deux exigences.

J’ai également rappelé que nos cultures burkinabè possèdent leurs propres ressources pour construire la paix : les alliances à plaisanterie, la palabre, la parole donnée, les mécanismes traditionnels de médiation et notre longue tradition de coexistence religieuse.

Dans de nombreuses familles burkinabè, musulmans, catholiques, protestants et adeptes des religions traditionnelles partagent une même histoire familiale et communautaire. Cette richesse constitue un patrimoine social précieux que nos médias doivent contribuer à préserver. Comme le rappelle un proverbe africain : « Quand deux éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre. » Dans les conflits de mots, ce sont souvent les plus fragiles qui paient le prix. Notre responsabilité est aussi de protéger cette herbe.

3. Passer de l’éthique proclamée à l’éthique pratiquée

L’éthique ne peut pas rester un ensemble de beaux principes. Elle doit se traduire dans nos pratiques quotidiennes.

J’ai formulé plusieurs propositions concrètes à l’attention des journalistes, des communicants, des rédactions, des associations professionnelles et des institutions de formation.

Aux journalistes, j’ai rappelé la nécessité de vérifier systématiquement les informations avant publication, de recouper les sources et de pratiquer un journalisme sensible aux conflits. Avant de publier une information délicate, nous devrions nous poser trois questions : est-elle vraie ? Est-elle utile ? Quels peuvent être ses effets sur la cohésion sociale ?

J’ai également plaidé pour un journalisme de solutions, capable de raconter les initiatives positives de notre société : les communautés qui se réconcilient, les femmes qui accueillent des personnes déplacées, les responsables religieux qui œuvrent ensemble pour la paix. Informer sur ces initiatives n’est pas faire de la propagande. C’est rendre compte d’une autre partie de la réalité, trop souvent absente de nos médias.

Aux communicants institutionnels et religieux, j’ai recommandé la transparence, la réactivité face aux rumeurs et le refus des discours de stigmatisation. J’ai notamment proposé l’élaboration d’une charte de la parole religieuse en ligne, afin que nos espaces de communication confessionnels ne deviennent jamais des relais de haine ou de désinformation.

Aux rédactions, j’ai recommandé de renforcer les mécanismes de vérification des faits, d’adopter des règles claires d’utilisation de l’intelligence artificielle et de modérer sérieusement les espaces de commentaires. Sur ce dernier point, j’ai partagé quelques enseignements tirés de mon expérience à Lefaso.net. Lorsque nous avons ouvert les commentaires aux internautes en 2003, nous voulions favoriser la libre expression et le débat public. Mais nous avons rapidement constaté qu’un espace de discussion sans règles pouvait devenir un lieu d’injures, de haine et de règlements de comptes. Il a fallu instaurer des règles de modération et les faire respecter, parfois au prix de critiques et de mécontentements. Cette expérience m’a enseigné que la liberté d’expression et la responsabilité éditoriale sont indissociables. Elle m’a aussi appris que la crédibilité d’un média ne se décrète pas. Elle se construit patiemment, publication après publication, et peut se perdre en un seul clic.

Aux associations professionnelles et confessionnelles, notamment à l’UCAP-Burkina et aux associations sœurs des autres confessions religieuses, j’ai proposé de renforcer leur coopération à travers un cadre de concertation interconfessionnel des médias. Un tel cadre pourrait favoriser des prises de parole communes en période de crise, une veille contre les discours de haine et des initiatives conjointes d’éducation aux médias.

Il est essentiel d’apprendre aux jeunes, mais aussi aux adultes, à questionner les informations qu’ils reçoivent : qui parle ? Dans quel intérêt ? Sur quelles preuves ?

Enfin, j’ai insisté sur la formation initiale et continue des journalistes et des communicants.
C’est notamment la conviction qui nous a conduits à créer l’Institut supérieur de la communication et du multimédia (ISCOM). Les outils numériques évoluent rapidement. L’intelligence artificielle transforme déjà les pratiques professionnelles. Mais certaines exigences demeurent : l’esprit critique, le discernement, l’honnêteté intellectuelle et le sens de la responsabilité.

L’éthique ne doit pas être un simple cours dispensé en fin de formation. Elle doit traverser l’ensemble des enseignements et des pratiques professionnelles. J’ai ainsi proposé que l’UCAP-Burkina fasse de la formation continue à l’éthique, à la vérification numérique, à la couverture des conflits et à l’utilisation responsable de l’intelligence artificielle un axe important de son action. L’ISCOM est disposé à accompagner cette dynamique.

En conclusion : faisons de nos mots des outils de paix
Au terme de cette communication, j’ai souhaité laisser quatre convictions à mes confrères :
Vérifier est un acte de paix. Chaque rumeur que nous refusons de relayer est un incendie que nous n’allumons pas.
Le crime a des auteurs, pas des ethnies ni des religions. Refusons les généralisations qui stigmatisent des communautés entières.
La vérité doit s’accompagner d’humanité. Informer avec responsabilité ne signifie ni cacher les faits ni blesser inutilement.
La crédibilité est notre capital le plus précieux. Elle se gagne lentement, mais peut se perdre en un clic.
Dans l’Évangile selon saint Matthieu, le Christ déclare : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5,9). J’ai voulu insister sur ce mot : artisans. Il ne s’agit pas simplement de souhaiter la paix, mais de la construire par des actes concrets, chaque jour.
Pour nous, journalistes et communicants, ces actes prennent parfois des formes modestes : un appel téléphonique supplémentaire pour vérifier une information, un titre moins sensationnaliste, une rumeur que l’on refuse de partager, une parole qui apaise plutôt qu’une accusation qui divise.
Notre matériau de travail, ce sont les mots. Faisons-en des outils de paix, et non des armes de division.

Je remercie chaleureusement l’UCAP-Burkina pour son invitation et pour cette initiative qui nous rappelle que les professionnels de l’information et de la communication ont une responsabilité particulière dans l’avenir de notre pays.
Que Dieu bénisse le Burkina Faso et fasse de chacun de nous un véritable artisan de paix !

Dr Cyriaque PARÉ
Chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’INSS/CNRST
Fondateur de Lefaso.net et de l’ISCOM

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