HOMMAGE: ET SI ON L’APPELAIT «JACKIE FORCE AFRIQUE»?
Je vous parle d’une femme que les moins de 30 ans ne connaissent pas vraiment… Je vous parle d’une femme qui s’est définie elle-même comme une éducatrice… Je vous parle d’une femme qualifiée de «citoyenne consciente» par Maurice Yaméogo, premier président de la Haute-Volta, aujourd’hui Burkina Faso… Je vous parle d’une femme qui a fait de l’identité africaine son cheval de bataille et qui est restée toute sa vie au cœur de multiples combats… Je vous parle, finalement si peu, d’une ouvrière des questions sociales, d’une soldate de l’émancipation de la jeune fille et de la femme, d’une amazone de l’identité africaine et des savoirs endogènes… Oui, j’ai essayé de vous parler de tout cela à la fois, sans jamais réussir à donner, dans ce modeste article, la pleine mesure de celle qui restera une signature marquante de notre histoire commune…
Par Serge Mathias Tomondji
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Jacqueline Coulibaly, vous connaissez? Mais oui, les actions de cette femme remarquable parlent pour elle et figurent en bonne place dans les annales de l’histoire africaine. Plus précisément dans le domaine de l’éducation, de l’engagement pour l’émancipation de la femme, de la lutte pour les droits humains… Vous ne voyez toujours pas? Pourtant, Jacqueline Marie-Thérèse Ki-Zerbo Coulibaly — Ah, voilà ! — a inlassablement tressé, pendant de longues années, les cordes du développement social et du mieux-être de la jeune fille et de la femme en Afrique, singulièrement en Afrique de l’Ouest et particulièrement au Burkina Faso, son pays de cœur et d’adoption.
En effet, lorsqu’elle tire sa révérence le 15 décembre 2015 à Ouagadougou, à l’âge de 82 ans, c’est à Toma, dans la province burkinabè du Nayala, d’où est originaire son défunt époux, que cette native de Ségou, au Mali, est inhumée. Son époux, Joseph Ki-Zerbo, premier Africain agrégé d’histoire, et décédé le 4 décembre 2006, repose depuis dans cette localité où il a vu le jour le 21 juin 1922.
Aujourd’hui, Jacqueline et Joseph — qui ont lié leurs destins pour la vie en 1956 à Paris, en France — constituent pratiquement les deux faces de la même «médaille Ki-Zerbo», lustrée à l’épreuve de combats et de victoires communes, qui s’entremêlent dans une pertinente quête de l’identité et des droits des Africains. «J’étais loin de penser que nos chemins se croiseraient et que nous aurions un destin commun par le mariage et par notre passion pour l’Afrique», témoignera, le 14 mars 2001 dans les colonnes du N°200 du quotidien burkinabè «24 heures», celle qui a partagé toute sa vie avec le premier Africain agrégé d’histoire.

«Je suis heureuse d’avoir accédé au statut de compagne et d’assistante, qui comprend les allusions à demi-mots, qui partage certains fous rires et qui retrouve dans ses petits-enfants le regard émerveillé du combattant inébranlable», écrit-elle encore de sa propre main. Tout en soutenant fortement que son époux savait… «s’entretenir avec ses enfants pour partager avec eux les valeurs cardinales qui guident ses choix et sa vie».
DESTINS CROISÉS


Les prémices de la relation particulière entre les deux personnages s’écrivent à Bamako, dans les années 1950, lorsque «les sept jeunes filles de la classe de troisième ouverte au lycée de jeunes filles fraîchement inauguré» entendent parler de… «Joseph Ki (il n’avait pas encore rétabli son patronyme complet de Ki-Zerbo), alors surveillant au lycée Terrasson de Fougères». Elles se sont littéralement, toutes, éprises de ce monsieur qui préparait son baccalauréat en candidat libre, à force d’entendre leur professeur d’histoire, Jacqueline Gateau, louer son intelligence et ses exploits. Jacqueline Gateau en a tellement vanté les mérites que les jeunes filles la soupçonnaient de nourrir une passion amoureuse pour lui. Mais finalement, c’est… Jacqueline Coulibaly qui a gagné le cœur de Joseph Ki-Zerbo! Comme un signe du destin…
Le destin se manifesta en effet un dimanche à Bamako, à la sortie de la messe, lorsque, témoigne Joseph Ki-Zerbo lui-même dans une émission radiophonique, «il aperçut quatre filles qui se suivaient». En un tour de main, indique mon confrère Merneptah Noufou Zougmoré qui reprend les confessions de l’intéressé dans cette émission, «il avait alors décidé que Jacqueline, qui était parmi les quatre, allait devenir son épouse»! Comme ça! D’un seul coup d’œil, il l’a choisie parmi le quatuor de jeunes filles qui frappaient secrètement la porte de son cœur!
Il est vrai que, selon les confidences, Jacqueline Coulibaly, élancée, était aussi belle qu’élégante, racée et posée. Dès lors, les deux tourtereaux regardent dans la même direction, non pas simplement par des mots que l’on se chuchote avec des regards entendus, mais aussi et surtout dans une véritable communion de destin à travers une histoire tressée à l’osier du respect, de l’admiration et de la même passion pour l’Afrique. Une histoire qui dépasse les deux personnages, qui leur survit aujourd’hui et qui leur survivra jusqu’à la fin des Temps!
Une histoire commune qui est aussi le bel héritage de Jacqueline Coulibaly, épouse Ki-Zerbo, qui a mené avec détermination des luttes acharnées, inauguré bien des chantiers, semé des graines d’espoir et d’action ci et là. La fille de Lazare Coulibaly a ainsi très tôt milité pour la cause africaine dans les turbulences sociopolitiques des périodes pré et postindépendance.
Son père, Lazare Djadjiri Coulibaly, fut en effet un fervent syndicaliste, entre autres au sein de l’Union syndicale panafricaine (USPA), puis de l’Union nationale des travailleurs du Mali (UNTM). Il fut aussi un acteur politique clé, notamment avec l’Union soudanaise-Rassemblement démocratique africain (US-RDA), créée en 1946. De plus, les enseignements de sa mère, Awa Gertrude Traoré, partie très tôt, fondés sur les valeurs de la civilisation africaine — solidarité, sens de l’identité, don de soi, intégrité… — ont forgé le caractère de Marie-Thérèse Coulibaly et ciselé la personnalité de Jacqueline Ki-Zerbo.
Après des études primaires chez les sœurs religieuses catholiques à Ségou, sa ville natale, puis des études secondaires à Dakar, au Sénégal, elle décroche, en 1956, une licence en anglais dans la très huppée université française de La Sorbonne, à Paris. Jacqueline Ki-Zerbo enseigne ensuite l’anglais à Dakar, avant de s’engager dans le processus d’africanisation des cadres aux lendemains de la proclamation, en 1958, de l’indépendance de la Guinée par Sékou Touré.
On se rappelle en effet du «Non» guinéen au référendum français du 28 septembre 1958 pour enrôler les colonies dans une «Communauté» taillée sur mesure. On n’oublie pas non plus que le général Charles de Gaulle, qui présidait alors aux destinées de la France, n’avait pas digéré ce qu’il avait considéré comme un crime de lèse-majesté, et avait fait rapatrier illico presto les cadres français de la Guinée. Il était donc impératif pour l’intelligentsia africaine de l’époque de contribuer à la construction de la Guinée indépendante. Et Jacqueline Ki-Zerbo n’a pas hésité une seule seconde — aux côtés de son époux et d’autres cadres du continent — à s’investir dans cette noble mission de formation et de reprise en mains.
MÉMORABLE 3-JANVIER…
Sur place à Conakry, elle dirige le Cours normal de jeunes filles de la capitale guinéenne et s’attache à former les futurs cadres. Rétrospectivement, on peut dire que son action déterminante a fourni à ce pays ses premières fondations de la charpente éducationnelle. Rentrée en République de Haute-Volta (aujourd’hui Burkina Faso) en 1961, Jacqueline Ki-Zerbo enseigne l’anglais au Lycée Philippe Zinda Kaboré à Ouagadougou, avant de diriger, là aussi, le Cours normal de jeunes filles (aujourd’hui Lycée Nelson Mandela) jusqu’en 1974.
Décidée à agir concrètement pour l’émancipation des femmes, elle fonde, avec d’autres, l’Entraide féminine voltaïque et donne toute la mesure de son rôle avant-gardiste d’éducatrice. C’est sur ce socle qu’elle base ses actions qui visent finalement à considérer l’Homme, et singulièrement la Femme, dans toutes ses dimensions. «On me dit sociologue, mais je me considère comme éducatrice», a-t-elle plaidé, justifiant les nombreux témoignages qui décrivent une «protectrice» acharnée ainsi qu’une maman attentionnée, «soucieuse de l’avenir et des conditions d’études de ses élèves». Mais aussi, indique-t-on, une femme très attachée à faire de ses protégées, «des filles conscientes de leurs responsabilités en tant que futures femmes africaines».
Très attachée à l’éducation, à la formation et à l’émancipation des jeunes filles et des femmes, Jacqueline Ki-Zerbo Coulibaly n’a pas moins marqué le théâtre politique africain. Sa contribution à la construction du jeune État guinéen est déjà un acte politique fort qui souligne admirablement le désir d’indépendance de l’Afrique francophone de la fin des années 1950. Elle porte ainsi une vision et une réflexion tournées vers un développement autocentré de l’Afrique, dans l’union, la concorde et la solidarité. «C’est ensemble que les tisons brûlent, c’est séparés qu’ils meurent…», a-t-elle ainsi indiqué pour marquer la nécessité, pour les filles et fils d’Afrique, d’unir leurs forces pour relever le défi de la construction du continent.
Aussi, était-ce une maman avertie doublée d’une femme engagée qui a assuré le leadership féminin, le 3 janvier 1966, de la marche mémorable qui mit un terme à la présidence de Maurice Yaméogo. Ce jour-là, peut-on lire dans un article publié par Balkissa Sawadogo du journal en ligne Ecodufaso.com, «une poignée de femmes, avec à sa tête Jacqueline Ki-Zerbo, marchera sur la présidence aux côtés des élèves normaliennes, de lycéens, puis rejoints par la population, pour demander le départ du président Maurice Yaméogo. Ce dernier n’avait pas d’autre choix que d’abandonner le pouvoir, au regard de la mobilisation générale…»
COMBATTONS,
PRENONS DE LA PEINE !
Beaucoup de personnes se rappellent encore ce moment qui constitue un repère très fort de l’histoire sociopolitique du pays et n’oublient pas le rôle décisif qu’a joué Jacqueline Ki-Zerbo qui, de l’aveu même du président Maurice Yaméogo quelques années plus tôt, était à la fois une brave femme et une femme brave. Il avait en effet décrit Jacqueline Ki-Zerbo, dans un discours prononcé le 24 mai 1962 lors d’un meeting de son parti, comme… «une citoyenne consciente de sa place dans la société et qui est pour son époux une compagne et non une domestique ou encore un instrument agricole». Il ne se doutait pas alors que quatre années plus tard, cette «citoyenne consciente» en appellera à sa… conscience de président à travers un soulèvement populaire qui réclamera son départ du pouvoir!
Prenant une part active dans le mouvement de protestation des élèves du Lycée national (actuel Lycée Philippe Zinda Kaboré), «qui revendiquaient du pain, de l’eau et de la démocratie pour le peuple», Jacqueline Ki-Zerbo fut même interpellée quelques heures par les forces de l’ordre. Quelques heures seulement puisque «ses filles», qu’elle a toujours protégé comme la prunelle de ses yeux, se sont mobilisées comme jamais et ont poussé des tonitruants «Libérez notre mère!»
De fait, pour Jacqueline Ki-Zerbo, la cause était entendue: «Les intellectuels ne doivent pas être en marge de la société. Ils doivent être bien intégrés dans la communauté et avoir le souci des problèmes et des priorités de cette population et libérer le peuple des entraves politiques et économiques». Cette conviction politique, rapportée par ma consœur Fatouma Sophie Ouattara, ne la quittera jamais!
Responsable de la presse syndicale, «La voix des enseignants», entre 1961 et 1966, membre fondatrice du Mouvement de libération nationale (MLN), ouvrière des questions sociales, soldate de l’émancipation de la jeune fille et de la femme, amazone de l’identité africaine… Jacqueline Ki-Zerbo aura été de tous les combats. On pourrait bien l’appeler «Jackie Force Afrique» au regard des chantiers qu’elle a inaugurés, des succès qu’elle a engrangés, des pistes qu’elle a réussi à tracer au Burkina Faso, en Afrique, en exil… Sans compter qu’elle a toujours su tenir son rang aux différents postes qui ont jalonné sa vie de combattante: Unesco à Dakar, Commission économique pour l’Afrique (CEA), Bureau international du travail (BIT), Comité interafricain de lutte contre la sécheresse au Sahel (Cilss), Fonds de développement des Nations unies pour la femme (Unifem devenu ONU Femmes)…
Une trajectoire professionnelle et des actions concrètes qui lui ont notamment valu d’être honorée, en 1984, du Prix Paul G. Hoffmann pour son engagement au développement, puis d’être nominée, en 1994, parmi les hommes et les femmes les plus admirés par The American Biographical Institute’s. Mais aussi de trôner depuis 2025, aux côtés d’autres figures nationales, africaines et internationales, sur la rue des Étoiles à Ouagadougou, la capitale du «pays des Hommes intègres».
DIS-MOI QUI TU ES…
Lancée l’année dernière par l’Académie des Sotigui, cette formidable initiative vise à honorer des personnalités qui ont marqué l’histoire du continent et du monde dans divers domaines, à travers des stèles esthétiques et pédagogiques installées le long de l’emblématique avenue Kwame Nkrumah. Au total, «140 figures issues des domaines des arts, de la culture, des sciences, du sport, du panafricanisme et des forces de défense et de sécurité» ont ainsi été honorées pour la première édition. Et Jacqueline Ki-Zerbo Coulibaly, qui a par ailleurs donné son nom à une rue de la ville de Ouagadougou, fait l’objet de l’une de ces merveilleuses stèles, dans la catégorie «Sciences et savoirs endogènes».
Les savoirs endogènes, c’est vraiment son biotope! Élevée en 2015 au rang de Commandeur de l’Ordre national (Ordre de l’Étalon) au Burkina, Jacqueline Ki-Zerbo Coulibaly était en effet convaincue que… «l’Afrique est marquée par des identités plurielles qui parfois se bousculent et entrent en conflit les unes avec les autres. Il y a les identités individuelles, familiales, communautaires, ethniques… Toutes ces identités-là aident à fonder le développement endogène local. Mais l’Afrique ne sera viable et valable que si toutes ces identités plurielles convergent».
Son époux n’en pensait pas moins. Et c’est elle-même qui le réaffirme dans un documentaire intitulé «Joseph Ki-Zerbo, identités, identités pour l’Afrique». S’il y a eu un engagement dans la vie du professeur, confie-t-elle, «c’est vraiment la promotion de l’identité africaine, c’est-à-dire l’incarnation des valeurs proprement africaines qui font que l’homme africain, où qu’il se trouve, reflète son pays, sa culture, sa civilisation…»
Après avoir accompagné jusqu’au bout son compagnon de cœur et de route dans toutes ses luttes, Jacqueline Ki-Zerbo Coulibaly a continué de tresser la corde de l’identité africaine, investissant le reste de sa vie dans «la valorisation du patrimoine intellectuel laissé par son défunt mari». En soulignant à nouveau cet engagement pour la vie, la journaliste Fatouma Sophie Ouattara écrit fort justement que cette femme, qui a misé sur l’éducation, a incontestablement «semé une graine qui ne mourra jamais».
Non, Jacqueline Ki-Zerbo Coulibaly, pionnière en matière d’éducation des jeunes africains, ne mourra jamais! Ses œuvres, ses actions, son héritage perpétuent l’histoire d’une combattante qui aura, toute sa vie, ajouté de la terre à la terre, et joué à fond sa symphonie d’espoir dans un monde plus que jamais en quête de repères. Elle reste ainsi une inépuisable source d’inspiration pour les générations actuelles et futures…
Serge Mathias Tomondji
Ouagadougou, 3 avril 2026
