2002-2003 : COMMENT ABIDJAN A CONTRIBUÉ À FAIRE TOMBER CHARLES TAYLOR
Guerre par procuration, Force Lima, MODEL : comment le pouvoir de Laurent Gbagbo a ouvert un front contre le régime de Monrovia
Par Bouazo Bolou Alexandre Kabila
2002-2003. Pendant que la Côte d’Ivoire s’enfonce dans la guerre, un autre conflit se joue de l’autre côté de la frontière. Au Liberia, Charles Taylor est confronté à une rébellion de plus en plus puissante. Entre Abidjan et Monrovia, la confrontation devient indirecte, mais bien réelle.
Les rapports internationaux établissent aujourd’hui un élément essentiel : le pouvoir de Laurent Gbagbo a soutenu des combattants libériens opposés à Charles Taylor.
Cette stratégie va contribuer à ouvrir un nouveau front contre le président libérien et à accélérer l’effondrement de son régime.
QUAND LA GUERRE IVOIRIENNE TRAVERSE LA FRONTIÈRE
Septembre 2002.
La Côte d’Ivoire bascule dans la guerre après l’insurrection militaire qui donne naissance à la rébellion.
L’Ouest ivoirien devient rapidement l’une des zones les plus sensibles du conflit. La proximité avec le Liberia transforme la frontière en un espace stratégique où circulent combattants, armes et réseaux militaires.
Pour le pouvoir de Laurent Gbagbo, Charles Taylor devient un adversaire régional.
Le Liberia est alors déjà plongé dans une guerre civile. Taylor fait face au LURD, tandis que son régime est accusé de soutenir différents réseaux armés dans la région.
À Abidjan, la riposte va dépasser le seul cadre ivoirien.
LA FORCE LIMA : LE PREMIER FRONT ANTI-TAYLOR
C’est dans ce contexte qu’apparaît la Force Lima.
Des combattants libériens sont recrutés et organisés depuis la Côte d’Ivoire. Les rapports internationaux de l’époque établissent le soutien du gouvernement ivoirien à cette force.
Des zones de l’Ouest ivoirien, notamment autour de Guiglo et Toulepleu, deviennent des espaces importants pour la préparation et le passage de combattants.
L’objectif est clair : renforcer les forces capables de combattre les ennemis de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire tout en frappant, au Liberia, le régime de Charles Taylor.
Une logique de guerre par procuration se met en place.
Les combattants libériens peuvent combattre pour leurs propres objectifs, mais leurs intérêts convergent alors avec ceux du pouvoir ivoirien : affaiblir Charles Taylor.
DU FRONT IVOIRIEN AU MODEL
En 2003, le dispositif prend une nouvelle dimension avec l’émergence du MODEL — Movement for Democracy in Liberia.
Le mouvement s’implante dans le sud et le sud-est du Liberia et devient rapidement une force militaire majeure contre Charles Taylor.
Le rôle de la Côte d’Ivoire est alors clairement documenté.
Des combattants sont recrutés et préparés sur le territoire ivoirien. Le gouvernement de Laurent Gbagbo apporte un soutien au camp anti-Taylor.
La frontière devient ainsi une véritable base arrière du conflit libérien.
Abidjan dispose désormais d’un levier militaire directement orienté contre le régime de Monrovia.
LE MODEL FRAPPE AU SUD
Au printemps et à l’été 2003, l’offensive du MODEL s’accélère.
Le mouvement s’empare progressivement de plusieurs territoires du sud-est du Liberia.
Cette progression ouvre un deuxième front contre Charles Taylor.
Au nord, le LURD continue également son offensive.
Taylor se retrouve alors pris en étau.
Au nord, le LURD.
Au sud, le MODEL.
À l’extérieur, une pression diplomatique internationale croissante.
Le régime de Monrovia ne parvient plus à reprendre l’initiative.
LE CHÂTEAU DE CARTES S’EFFONDRE
Pendant plusieurs mois, Charles Taylor tente de conserver le pouvoir.
Mais la pression militaire devient insoutenable.
Le MODEL contrôle une partie importante du sud du pays. Le LURD maintient la pression au nord. Les forces gouvernementales perdent progressivement du terrain.
La capitale Monrovia se retrouve menacée.
La communauté internationale accentue parallèlement la pression sur Taylor pour qu’il quitte le pouvoir.
Le 11 août 2003, Charles Taylor abandonne finalement la présidence du Liberia et part en exil au Nigeria.
Douze années après son arrivée au pouvoir, l’homme fort de Monrovia tombe.
Et derrière cette chute se trouve une combinaison de facteurs : les offensives du LURD et du MODEL, la pression internationale et les négociations régionales.
Mais dans cette équation, le rôle joué par le pouvoir ivoirien dans le soutien aux forces anti-Taylor constitue un élément majeur.
LA CARTE JOUÉE PAR GBAGBO
Laurent Gbagbo ne fait pas tomber Charles Taylor à lui seul.
Mais son pouvoir a participé à la construction d’un dispositif qui a permis aux adversaires de Taylor de disposer d’une base arrière, de combattants et d’un soutien logistique depuis le territoire ivoirien.
C’est là toute l’importance de la Force Lima puis du MODEL.
Abidjan a contribué à déplacer la guerre jusque dans le camp de son adversaire.
Taylor avait été accusé de soutenir des forces hostiles à la Côte d’Ivoire.
Gbagbo va lui répondre en soutenant à son tour des forces hostiles au régime libérien.
La guerre devient régionale.
UNE GUERRE QUI NE S’ARRÊTE PAS AUX FRONTIÈRES
L’histoire de la Côte d’Ivoire et du Liberia au début des années 2000 montre une réalité souvent oubliée : les guerres civiles de la sous-région étaient profondément connectées.
Les combattants franchissaient les frontières.
Les armes circulaient.
Les États soutenaient des mouvements alliés.
Les réfugiés devenaient parfois des combattants.
Et les adversaires d’un président pouvaient devenir les alliés militaires d’un autre.
Dans cet immense jeu d’alliances, l’Ouest ivoirien occupait une position stratégique.
Toulepleu, Guiglo et les zones frontalières n’étaient donc pas seulement des territoires ivoiriens pris dans la guerre de 2002.
Ils constituaient également une porte d’entrée vers le théâtre libérien.
DE MONROVIA À LA HAYE
Après son départ du Liberia, Charles Taylor ne disparaît pas de la scène judiciaire.
Il est finalement jugé par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone, dans un procès tenu à La Haye.
Il sera reconnu coupable en 2012 et condamné à 50 ans de prison.
Laurent Gbagbo connaîtra, plusieurs années plus tard, son propre parcours judiciaire devant la Cour pénale internationale dans le contexte de la crise postélectorale ivoirienne.
Deux hommes, deux procès, deux histoires judiciaires différentes.
Mais leurs destins se sont déjà croisés sur un autre terrain : celui des guerres et des alliances militaires de l’Afrique de l’Ouest.
LEÇON D’HISTOIRE
L’affaire Charles Taylor rappelle une réalité brutale de l’Afrique de l’Ouest des années 1990 et 2000 :
une guerre civile ne restait jamais véritablement enfermée dans les frontières du pays où elle avait commencé.
Le Liberia a influencé la crise ivoirienne.
La crise ivoirienne a, à son tour, influencé la guerre libérienne.
Et au milieu de cet enchevêtrement, le pouvoir de Laurent Gbagbo a choisi de frapper son adversaire sur son propre terrain, en soutenant des forces libériennes opposées à Charles Taylor.
Force Lima. MODEL. Frontière ivoirienne. Offensive contre Monrovia.
Autant d’éléments qui permettent de comprendre comment Abidjan a participé à l’affaiblissement du régime de Charles Taylor jusqu’à sa chute en août 2003.
MÉMOIRE D’ÉLÉPHANT MÉDIAS
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