En juin 1990, à quelques milliers de kilomètres de Paris, une page de l’histoire politique africaine s’est brutalement tournée.
Il y a des discours qui s’oublient. Et puis il y a ceux qui changent le cours de l’Histoire.
Le 20 juin 1990, dans la station balnéaire de La Baule, en France, François Mitterrand prononce devant les dirigeants africains un discours qui résonnera bien au-delà des salons diplomatiques. Dans une Afrique encore largement dominée par les régimes à parti unique, le président français introduit une idée explosive : la coopération française ne peut plus être totalement indifférente à la démocratie, aux libertés et à l’État de droit.
Le contexte est déjà inflammable. Quelques mois auparavant, le mur de Berlin est tombé. La Guerre froide vacille. À travers l’Afrique, les populations réclament davantage de libertés, les syndicats se mobilisent, les étudiants manifestent et les intellectuels dénoncent des systèmes politiques verrouillés depuis les indépendances.
Le vent de l’Est devient un vent de liberté.
La Baule : le message qui change la donne
À La Baule, Mitterrand comprend que le monde est en train de changer. Il ne s’agit plus seulement pour la France de soutenir ses partenaires africains au nom d’une solidarité historique. Le discours introduit une nouvelle exigence : l’ouverture démocratique doit désormais compter dans les relations de coopération.
La phrase attribuée au discours — « Il n’y a pas de développement sans démocratie, et il n’y a pas de démocratie sans développement » — devient emblématique de cette nouvelle orientation.
Mais attention : La Baule n’a pas créé la démocratie africaine.
Les peuples africains n’avaient pas attendu Mitterrand pour réclamer leurs droits.
La conférence intervient plutôt comme un puissant accélérateur dans un processus déjà engagé. Au Bénin, la Conférence nationale souveraine s’était ouverte dès février 1990 et avait déjà démontré qu’un régime longtemps verrouillé pouvait être contraint à une profonde transformation politique.
La rue africaine avait commencé à parler.
Et cette fois, les palais ne pouvaient plus faire semblant de ne pas entendre.
Quand les partis uniques commencent à vaciller
Dans plusieurs pays, les manifestations populaires, les mouvements syndicaux et les revendications politiques se multiplient. Les conférences nationales deviennent l’un des instruments majeurs de cette période de transition.
Congo, Niger, Mali, Togo, Zaïre : les expériences diffèrent, les trajectoires aussi, mais partout une même question surgit désormais avec force :
Combien de temps encore peut-on gouverner au nom du peuple sans véritablement lui donner le pouvoir de choisir ?
La pression est d’autant plus forte que l’environnement international a changé. Les anciennes justifications liées à la Guerre froide perdent progressivement leur poids. Le soutien automatique aux régimes alliés devient politiquement plus difficile à défendre.
La Baule agit donc comme un signal diplomatique, mais le moteur profond reste africain : celui d’une société qui refuse de plus en plus le monopole politique, la confiscation du pouvoir et l’absence d’alternance.
Mais la démocratie ne se décrète pas depuis Paris
C’est ici que commence le véritable débat.
Car trente-six ans après La Baule, une question demeure : le multipartisme a-t-il réellement produit la démocratie ?
Changer une Constitution ne suffit pas. Autoriser plusieurs partis ne garantit pas une compétition équitable. Organiser une élection ne signifie pas automatiquement que le pouvoir accepte de partir.
Dans plusieurs États, les anciennes structures de pouvoir se sont adaptées au nouveau vocabulaire démocratique. Le parti unique a parfois laissé place à un système dominé par un parti largement hégémonique. Les élections se sont multipliées, mais les alternances sont restées rares ou conflictuelles.
Autrement dit : le multipartisme n’est pas nécessairement la démocratie.
La démocratie véritable suppose des institutions solides, une justice indépendante, une presse libre, une opposition capable d’exister, une société civile protégée et surtout une culture politique dans laquelle la défaite électorale est considérée comme une possibilité normale — et non comme une catastrophe nationale.
La grande leçon de La Baule
La conférence de La Baule appartient désormais à l’histoire. Elle fut un moment spectaculaire de la recomposition des relations entre la France et l’Afrique et un symbole puissant de la fin d’une époque.
Mais son héritage est beaucoup plus complexe qu’un simple récit où Paris aurait « offert » la démocratie à l’Afrique.
Ce sont les peuples africains qui ont payé le prix des luttes démocratiques.
Des étudiants ont manifesté. Des travailleurs ont fait grève. Des journalistes ont bravé la censure. Des militants ont affronté la répression. Des citoyens ont risqué leur liberté pour réclamer le droit élémentaire de choisir leurs dirigeants.
La Baule a contribué à modifier le rapport de forces international.
Mais la démocratie africaine ne peut être importée, imposée ou sous-traitée à une puissance étrangère.
Elle doit être conquise, consolidée et défendue de l’intérieur.
Trente-six ans plus tard, le verdict reste ouvert
La Baule a soufflé sur les braises de la démocratisation.
Mais le feu n’a pas toujours pris de la même manière.
Certains pays ont connu de véritables alternances. D’autres ont replongé dans l’autoritarisme. Certains ont conservé des institutions démocratiques fragiles. D’autres ont vu réapparaître les coups d’État, les présidences à rallonge et les modifications constitutionnelles controversées.
Alors, quel bilan faut-il tirer de La Baule ?
Un tournant historique ? Certainement.
Une révolution démocratique achevée ? Certainement pas.
Car l’histoire de la démocratie africaine ne s’est pas écrite à La Baule.
Elle continue de s’écrire dans les urnes, dans les rues, dans les tribunaux, dans les rédactions et surtout dans la conscience des citoyens.
La Baule a ouvert une porte. À l’Afrique de décider désormais ce qu’elle veut construire derrière cette porte.
Par mahadou nêguê



