« Jonas Hien interdit de séjour en Europe : peut-on aussi mettre le sankarisme sous visa ?
L’annonce d’une interdiction de séjour sur le territoire européen visant un leader de la société civile burkinabè Jonas Hien, officiellement confirmée, dépasse largement le cas personnel de l’homme.
Elle remet au premier plan le parcours d’un Burkinabè dont l’engagement en faveur des idéaux de *Thomas Sankara*
ne date ni de la Révolution progressiste populaire RPP actuelle, ni de l’arrivée au pouvoir du Camarade Président Capitaine Ibrahim Traoré.
Jonas Hien était sankariste lorsque Blaise Compaoré était encore solidement installé à Kosyam.
Il l’est demeuré après sa chute.
C’est cette constance qui mérite d’être rappelée…
Il est toujours facile de juger un engagement politique à partir de la photographie du moment.
Beaucoup découvrent aujourd’hui Jonas Hien à travers ses prises de position sur la souveraineté du Burkina Faso,
la gouvernance des ressources naturelles ou les orientations actuelles du pays.
Mais l’histoire de l’homme est beaucoup plus longue.
Jonas Hien n’a pas attendu septembre 2022 pour parler de Thomas Sankara.
Il n’a pas découvert l’anti-impérialisme avec l’arrivée au pouvoir du Camarade Président Capitaine Ibrahim Traoré.
Il ne s’est pas proclamé sankariste parce que le sankarisme bénéficie aujourd’hui d’un regain d’intérêt dans une partie de la jeunesse africaine.
Son engagement vient de loin.
Sankariste sous Blaise Compaoré
Voilà peut-être l’élément essentiel pour comprendre le personnage.
Lorsque le régime de Blaise Compaoré était encore puissant, Jonas Hien assumait déjà publiquement son attachement à Thomas Sankara.
En 2007, à l’occasion du 20e anniversaire de l’assassinat du père de la Révolution démocratique et populaire, il était vice-président du Comité national d’organisation de la commémoration et présenté comme président de la Fondation Thomas Sankara.
Il consacrait également des interventions publiques à la mémoire,
au parcours et aux valeurs de Thomas Sankara.
Ce positionnement n’était pas sans signification dans le Burkina Faso de cette époque.
Dès juillet 2005,
Jonas Hien publiait une contribution particulièrement critique sur la gestion des ressources publiques sous Blaise Compaoré.
En 2007 encore,
il contestait publiquement une version donnée par Blaise Compaoré concernant le père de Thomas Sankara, Joseph Sankara.
Il choisissait ainsi de défendre publiquement la mémoire de la famille Sankara alors même que Blaise Compaoré dirigeait toujours le Burkina Faso.
Quelques années plus tard, alors que le régime Compaoré était toujours en place,
Jonas Hien résumait d’une formule saisissante la différence entre Sankara et celui qui lui avait succédé :
les deux hommes « dormaient sur la même natte mais n’avaient pas les mêmes rêves ».
Difficile, dans ces conditions,
de présenter son sankarisme actuel comme une posture opportuniste.
Une ligne qui traverse les régimes
C’est précisément ce qui distingue une conviction d’une mode politique.
Les gouvernements passent.
Les rapports de force internationaux évoluent.
Les alliances diplomatiques changent.
Mais certaines personnes restent attachées à une même grille de lecture du monde.
En 2017, le journal français Le Monde décrivait encore Jonas Hien comme un « sankariste pur sang », tout en soulignant qu’il n’avait jamais adhéré à un parti sankariste. Il regrettait notamment les divisions entre les différentes formations se réclamant de Thomas Sankara.
Son engagement apparaît donc moins comme une fidélité à un parti que comme une fidélité à une certaine conception de la souveraineté,
de l’intégrité dans la gestion publique,
de la justice sociale et de la maîtrise nationale des ressources.
C’est notamment sur les ressources minières que cette continuité est particulièrement visible.
Après la chute de Blaise Compaoré, Jonas Hien continuait de dénoncer ce qu’il considérait comme les insuffisances de la gestion passée du secteur minier.
En 2016, il estimait ainsi que ce secteur avait été
« très mal géré sous le régime Compaoré ».
Et en juillet 2024, il saluait au contraire les réformes entreprises par les autorités burkinabè dans le secteur minier, parlant d’une
« véritable révolution » dans la volonté de reprendre en main les ressources nationales.
On peut partager ou combattre ses analyses.
Mais il devient difficile de soutenir que son discours serait né avec les circonstances politiques actuelles.
L’Europe doit pouvoir supporter les voix qu’elle désapprouve
C’est pourquoi toute éventuelle interdiction de séjour mérite des explications précises.
Un État possède naturellement le droit de réglementer l’entrée et le séjour des étrangers sur son territoire conformément à sa législation.
L’Europe dispose également de mécanismes juridiques permettant des restrictions d’entrée dans certaines circonstances.
Mais lorsqu’une mesure touche une personnalité engagée dans le débat public, une question démocratique apparaît immédiatement : quels faits précis lui sont reprochés ?
Critiquer la politique occidentale en Afrique ne saurait, à elle seule, transformer quelqu’un en menace.
Défendre le panafricanisme n’est pas un crime.
Réclamer davantage de souveraineté pour les États africains n’est pas une infraction.
Se réclamer de Thomas Sankara ne constitue pas davantage un délit.
Si des faits juridiquement répréhensibles sont reprochés à Jonas Hien, ils doivent pouvoir être établis et expliqués selon les procédures applicables.
Mais si la mesure devait être liée essentiellement à ses opinions politiques, elle poserait inévitablement une question de cohérence à ceux qui présentent la liberté d’expression comme une valeur universelle.
Car la liberté d’expression ne se mesure pas à la facilité avec laquelle on tolère ceux qui pensent comme soi.
Elle se mesure aussi à la capacité d’accepter les voix dérangeantes.
Jonas Hien n’est pas devenu sankariste en 2022
C’est peut-être le rappel historique le plus important.
Lorsque Thomas Sankara n’était pas encore célébré partout comme une icône africaine,
Jonas Hien défendait déjà sa mémoire.
Lorsque Blaise Compaoré était encore au pouvoir,
il assumait déjà ses critiques.
Lorsque le sankarisme était politiquement fragmenté, il tentait encore de rapprocher ceux qui se réclamaient de cet héritage.
Et lorsque le régime Compaoré est tombé en octobre 2014, Jonas Hien expliquera plus tard qu’il était lui-même dans la rue et souhaitait la fin de ce pouvoir, tout en désapprouvant les destructions de biens publics et privés.
Il affirmait sans ambiguïté :
« Je n’avais jamais aimé la politique du CDP sous le Président Blaise Compaoré. »
Cette précision compte.
Elle montre un homme capable de soutenir une cause tout en refusant nécessairement certains moyens employés pour la défendre.
On peut fermer une frontière, pas emprisonner une idée
L’affaire Jonas Hien pose finalement une interrogation qui dépasse Jonas Hien.
À l’heure où une partie croissante de la jeunesse africaine questionne les rapports historiques entre l’Afrique et les puissances occidentales,
Les restrictions administratives ne feront pas disparaître ce débat.
Le sankarisme lui-même en apporte la démonstration.
Thomas Sankara a été assassiné le 15 octobre 1987.
Près de quatre décennies plus tard, son nom résonne bien au-delà des frontières du Burkina Faso.
Ses discours sont étudiés, commentés, contestés ou revendiqués par de nouvelles générations qui n’étaient même pas nées lorsqu’il dirigeait la Révolution.
Les hommes peuvent être empêchés de franchir des frontières.
Les idées, beaucoup moins.
Jonas Hien peut être critiqué.
Ses positions peuvent être combattues.
Ses analyses peuvent être réfutées.
C’est précisément cela, le débat démocratique.
Mais une chose résiste à la polémique du moment :
son attachement à Thomas Sankara n’est pas né avec le pouvoir actuel.
Il était sankariste sous Blaise Compaoré.
Il l’était après Blaise Compaoré.
Il continue de défendre aujourd’hui une vision de la souveraineté et de la maîtrise des ressources nationales qu’il rattache depuis longtemps à l’héritage de Thomas Sankara.
C’est cette trajectoire qu’il faut connaître avant de juger l’homme à travers une décision administrative ou les controverses du moment.
Et l’histoire africaine enseigne une chose : une frontière peut arrêter un voyageur. Elle arrête beaucoup plus difficilement une conviction.
Notre Souveraineté est non négociable »

