Home » Comme des jumeaux,le destin tragique de 2 leaders africains : Sylavanus Olympio et Lumumba

LE TRAGIQUE DESTIN COMMUN DE SYLVANUS OLYMPIO ET PATRICE LUMUMBA

C’est le récit croisé de deux trajectoires foudroyées au début des années 1960. À des milliers de kilomètres l’un de l’autre, à Lomé et à Élisabethville, deux hommes incarnaient l’espoir immense d’un continent qui brisait ses chaînes. L’un était le premier président élu du Togo indépendant, Sylvanus Olympio ; l’autre était le premier ministre et héros de l’indépendance du Congo, Patrice Lumumba.
Tous deux partageaient le même rêve d’une souveraineté totale, non seulement politique mais surtout économique. Tous deux ont été éliminés physiquement à l’aube de leur combat, inaugurant l’ère sombre des coups d’État militaires et des assassinats politiques téléguidés de l’extérieur.
Voici l’histoire narrative, croisée et détaillée de ces deux géants dont les destins tragiques se répondent comme un écho funèbre.

1. Une même vision révolutionnaire : La rupture avec l’ordre ancien
Au moment où le vent des indépendances souffle sur le continent en 1960, Sylvanus Olympio et Patrice Lumumba se distinguent immédiatement de la majorité de leurs pairs africains. Ils refusent de n’être que des présidents de façade gérant des États dont les leviers économiques restent aux mains des anciennes puissances coloniales.

– Sylvanus Olympio, le souverainiste rigoureux : Économiste de génie formé à la prestigieuse école de commerce de Londres, Olympio sait que la liberté politique sans autonomie financière est une illusion. Il refuse de signer les accords secrets de coopération de défense avec la France et planifie la sortie du Togo de la zone du Franc des Colonies Françaises d’Afrique. Il veut créer une monnaie nationale togolaise et fonder une banque centrale indépendante.

– Patrice Lumumba, le tribun panafricain : Autodidacte au charisme magnétique, Lumumba veut un Congo uni, fort et maître absolu de ses richesses géologiques scandaleuses (le cuivre, le cobalt, l’uranium). Le 30 juin 1960, le jour de l’indépendance, devant le roi des Belges Baudouin qui célèbre l’œuvre coloniale, Lumumba prend la parole sans y être invité et prononce un discours mémorable où il dénonce le travail forcé, les humiliations et le racisme du système colonial.
Pour les puissances occidentales en pleine Guerre froide, ces deux hommes deviennent instantanément des anomalies politiques qu’il faut éliminer avant que leur exemple ne contamine le reste du continent.

2. Le mécanisme du complot : L’utilisation des traîtres de l’intérieur
Le drame commun de Sylvanus Olympio et de Patrice Lumumba réside dans la méthode employée pour les abattre. Dans les deux cas, les puissances impérialistes n’interviennent pas de manière directe et visible. Elles exploitent les rivalités locales, manipulent les frustrations intérieures et arment des bras africains pour exécuter leurs propres dirigeants.
L’implosion militaire et la sécession :
Au Togo, la France utilise la frustration des vétérans de la guerre d’Algérie. Sylvanus Olympio refuse d’intégrer ces soldats démobilisés de l’armée coloniale française dans la jeune armée togolaise, refusant de grever le budget de l’État pour entretenir une force militaire inutile. Menés par le sergent-chef Étienne Eyadéma, ces militaires deviennent l’instrument parfait du complot.
Au Congo, la Belgique, appuyée par l’Agence centrale de renseignement américaine, orchestre de toutes pièces la sécession de la riche province minière du Katanga, menée par Moïse Tshombé. Lumumba est pris au piège d’une guerre civile artificielle. Pour rétablir l’ordre, il commet l’erreur géopolitique fatale de demander l’aide de l’Union Soviétique. Aux yeux de Washington, le premier ministre congolais vient de signer son arrêt de mort. Un jeune officier en qui Lumumba avait toute confiance, Joseph-Désiré Mobutu, est recruté par les services secrets pour le trahir.

3. Deux fins d’une violence inouïe : Janvier, le mois des martyrs
Par une troublante et macabre coïncidence de l’histoire, c’est au cours du même mois de janvier, à deux ans d’intervalle, que les destins des deux leaders se scellent dans le sang.
Patrice Lumumba, le calvaire du 17 janvier 1961 :
Arrêté par les hommes de Mobutu, Lumumba est livré à ses pires ennemis au Katanga. Durant le vol et à son arrivée à Élisabethville, il subit un calvaire sans nom, tabassé et humilié sous les yeux d’officiers belges. Le soir du 17 janvier 1961, il est conduit en pleine forêt avec deux de ses compagnons, Joseph Okito et Maurice Mpolo. Ils sont fusillés un à un au pied d’un grand arbre. Pour effacer toute trace du crime et empêcher que sa tombe ne devienne un lieu de pèlerinage, des policiers belges déterrent les corps le lendemain, les coupent en morceaux et les dissolvent intégralement dans de l’acide sulfurique.
Sylvanus Olympio, la traque du 13 janvier 1963 :
Dans la nuit du 12 au 13 janvier 1963, le commando des vétérans encercle la maison d’Olympio à Lomé. Le président réussit à s’enfuir en escaladant le mur mitoyen pour se cacher dans une voiture garée dans la cour de l’ambassade des États-Unis. Au matin, découvert par les mutins, il est arraché à l’enceinte diplomatique. Trois coups de feu retentissent. Sylvanus Olympio s’effondre devant le portail de l’ambassade, abattu, selon ses propres déclarations à la presse mondiale, par le sergent-chef Étienne Eyadéma. Le décret actant la création de la monnaie togolaise devait être signé deux jours plus tard.

4. Les conséquences pour l’Afrique : L’avènement de l’ère des dictatures
L’élimination de Sylvanus Olympio et de Patrice Lumumba a brisé net la trajectoire de l’émancipation africaine, envoyant un message de terreur psychologique à tous les autres chefs d’État du continent : quiconque ose s’attaquer aux intérêts stratégiques et financiers des anciennes métropoles sera liquidé.
À la place de ces visionnaires souverainistes, le système postcolonial a installé ou soutenu des régimes autoritaires et dociles. Au Congo, Joseph-Désiré Mobutu s’empare du pouvoir pour trente-deux ans de dictature prédatrice, rebaptisant le pays Zaïre. Au Togo, Gnassingbé Eyadéma s’installe à la tête de l’État pendant trente-huit ans. Les projets de monnaie nationale et d’indépendance économique sont enterrés. Les ressources minières et les circuits financiers sont rentrés sagement dans le rang de l’ordre mondial.

Place à la réflexion historique
Les vies et les morts de Sylvanus Olympio et de Patrice Lumumba démontrent que le principal défi de l’Afrique n’a jamais été l’obtention d’un drapeau ou d’un hymne national, mais la conquête acharnée de sa liberté économique et de la maîtrise de son propre destin.
Selon vous, l’Afrique d’aujourd’hui a-t-elle enfin réussi à surmonter les traumatismes de ces assassinats fondateurs, ou les crises politiques actuelles prouvent-elles que les mécanismes d’ingérence étrangère et de trahison interne restent les principaux obstacles au développement du continent ?
Source : Histoire des présidents et rois d’Afrique

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