Au moment où l’Etat recherche des solutions alternatives pour une gestion efficace des problèmes qui se posent à la société, il est utile de porter un regard sur l’apport de la justice traditionnelle à la résolution des conflits contemporains. L’histoire sociale peut contribuer à éclairer les décideurs en quête de voies appropriées pour construire la paix et renforcer la cohésion sociale. La justice traditionnelle administrée depuis des siècles dans les royaumes africains vise à promouvoir la concorde, l’entente et la cohabitation pacifique des communautés.
La palabre et le conseil de cour représentent les instances judiciaires traditionnelles. Dans les sociétés traditionnelles, les cas portés devant ces instances sont l’adultère, l’insoumission, le vol et la sorcellerie, entre autres. Les instances judiciaires traditionnelles ont pour but d’éviter la violence. L’enjeu des séances judiciaires n’est pas seulement l’application du droit dans les rapports entre deux individus mais surtout une préoccupation de restaurer l’harmonie sociale « car au-delà du droit, la palabre vise la paix, l’amour et l’équilibre communautaire ».
La sanction n’est pas perçue comme une sentence, une punition qui absout la faute commise. Il s’agit de réparer la faute pour le grand bonheur de la communauté. Il n’existe de prison mais il y a souvent une privation de liberté à travers des travaux d’intérêt commun pour le service à la communauté.
Le but de la justice traditionnelle est avant tout de réconcilier, de rapprocher les points de vue contraires et d’instaurer l’union pour la paix et la cohésion sociale.
Dans le Riungu de Busma, la justice se saisit des questions de conflits selon une échelle ascendante. Le premier niveau de résolution des conflits concerne les vieux de la famille. Le second niveau est géré par le chef de quartier et ses notables. Au troisième échelon, les conflits sont pris en charge par le chef de canton et ses notables. Si à ce niveau une solution satisfaisante n’est pas trouvée, le recours suivant est la Cour composée des ministres du Rima. La dernière instance est le Rima lui-même.
Le jugement se fait en plénière avec la participation de ceux qui peuvent apporter des idées pour trouver la solution ou ceux qui souhaitent simplement écouter car il s’agit aussi d’un cadre d’apprentissage à la vie en société.
La Wèèm-naaba, femme – chef, joue un rôle d’ultime recours en cas de condamnation à mort d’un coupable. Elle intervient par la médiation pour l’apaisement des tensions, le pardon et le compromis. Dans le riungu de Busma, la wèèm-naaba obtient du Rima la grâce royale pour les condamnés. Elle demande la clémence du Rima tout en tapant sur la calebasse qu’elle tient dans sa main, portant un petit pagne blanc en bandoulière et coiffée d’un foulard blanc à l’occasion.
Avant l’intervention de la wèèm-naaba, toutes les femmes qui ont des responsabilités comme pog-kièma et pagb rasm-naaba sont chargées d’apporter des informations sur les dossiers inscrits au jugement. Elles le font le plus souvent la nuit dans la discrétion totale.
La justice traditionnelle pourrait être une alternative pour gérer certains cas et réduire la charge de travail des juridictions modernes. Tout comme il y a une reconnaissance mutuelle et un partenariat entre la médecine traditionnelle et la médecine moderne, il pourrait exister une passerelle entre la justice traditionnelle et celle moderne au service de la paix et de la cohésion sociale.
Dans ce cas, les jugements des instances traditionnelles pourraient être reconnus par les instances modernes. La justice traditionnelle a les mêmes piliers que la justice transitionnelle à savoir le droit de savoir, le droit à la justice, le droit à la réparation et le droit aux garanties de non répétition.
L’implication de toutes les catégories sociales, notamment de la chefferie coutumière et traditionnelle, à l’œuvre de justice participe à la promotion de la paix et de la cohésion sociale.
Busm Kéoog-naaba Koobo (Historien)
in La Cohésion 2023
