13 février 2026
Home » Lu pour vous : Mélégué Traoré au nom du »konon » et du scoutisme

Mélégué Traoré
Au nom du «Konon» et du scoutisme…
______

Docteur en sciences politiques et ancien président de l’Assemblée nationale du Burkina, Mélégué Traoré préside aujourd’hui aux destinées du Centre parlementaire panafricain.

Mais par-delà son parcours exceptionnel, c’est un homme à l’abord facile, profondément ancré dans les valeurs et traditions africaines que j’ai eu le privilège de côtoyer au long de ma carrière et dont j’ai dressé le portrait en 2010.
Je reproduis ici, pour la mémoire et pour l’histoire, la palpitante trajectoire de ce scout chevronné, telle qu’il me l’a racontée il y a déjà sept ans…

Il s’appelle en fait Mélaha ou Mèlèkè, ou encore Mèlièhè (plus phonétiquement qu’orthographiquement) en sénoufo.
Ce prénom, qui lui vient de ses racines culturelles et cultuelles, et que ses parents lui ont donné à sa naissance, à Kankalaba, vers 1951 (il n’y avait pas d’état civil à l’époque, mais lui-même dit ne pas se préoccuper de la question de son anniversaire de naissance), traduit «une vieille valeur», «un nom ancien».

Comme pour dire qu’en venant à la vie, celui dont le prénom a finalement été francisé en Mélégué incarnait l’une de ces valeurs anciennes, une étoile sûre et éclatante, qui luira longtemps dans le ciel, parce qu’elle apportera renommée et honorabilité à sa communauté.

Le moins que l’on puisse dire aujourd’hui, c’est que Mélégué Traoré n’a pas failli au sens initial de son prénom, lui qui a brillé tout au long de son parcours scolaire, professionnel et politique, mais qui est resté profondément attaché à sa terre, à la terre, ainsi qu’aux traditions de son terroir et de l’Afrique en général…

Là-bas, à Kankalaba, village situé à 525 kilomètres de Ouagadougou, la capitale burkinabè, on se rappelle encore certainement, en pays senoufo, du jeune Mélégué, enfant turbulent et septième dans la lignée des onze enfants de sa maman, Gniré Coulibaly, décédée en novembre 1992. Fille de Zangna Coulibaly, chef central du groupe de sept villages qui forment la «confédération», et dont Kerfigela est le chef-lieu,

Mère Gniré trouvait en effet son garçon bien turbulent. Aussi, n’hésitait-elle pas, au-delà des bons rapports qu’elle entretenait avec lui, à corriger son fils quand il le fallait. Mélégué se souvient encore des bastonnades de ses frères et sœurs de ce régime semi-matriarcal, dont les quatre qui sont décédés aujourd’hui n’en réchappaient pas non plus!

L’ambiance était toute paysanne, sous l’œil vigilant de Papa Ibatien Traoré, lui-même de la chefferie de Bougoula — décédé en novembre 1978 — qui, pour avoir le chic pour «gronder» sa nombreuse progéniture — les familles sénoufo peuvent compter, du fait des liens matrimoniaux, plusieurs centaines de personnes avec les ramifications au Burkina en Côte d’Ivoire et au Mali, dans les régions de Banfora, de Korhogo et de Sikasso —, n’était pas moins «un homme courageux et généreux», avec une aisance de parole incroyable et ayant des amis partout.

«C’est l’homme que j’ai admiré le plus dans ma vie et il reste une grande référence pour moi», avoue, aujourd’hui encore, Mélégué Traoré, qui se rappelle que son défunt père redoutait de porter la main sur quelqu’un, autant, semble-t-il, en raison de sa nature profonde, que par les pouvoirs surnaturels qui décuplaient sa force!

Car, oui, à Kankalaba, on reconnaissait bien mieux le courage, le travail bien fait et cette religiosité profondément ancrée dans les valeurs ancestrales. «Mon père a beaucoup voyagé, dans les années 1920 et 1930, parcourant parfois jusqu’à 300 kilomètres à pied pendant des mois, allant de Kankalaba à Bouaké, en passant par Dabakala, Séguéla, le Nord Sikasso, Bougouli… et même San».

La famille a conservé de nombreux objets souvenirs de cette période. Le vieux Ibatien, négociant en diverses marchandises (sel, cola, bœufs, soumbala, tabac…) y allait pour placer ses produits et en acheter d’autres, se rappelle Mélégué.

Vers la fin de sa vie, ne pouvant plus beaucoup voyager, il se contentait de la vente de tabac dans les marchés environnants, où Mélaha l’accompagnait souvent. C’était l’époque où, se rappelle-t-il encore, les échanges se faisaient avec des cauris — 11 cauris pour 11 galettes — ou avec les billets de cinq francs!

La ville, enfin!

Cependant, l’enfance de Mélégué Traoré a également été studieuse. «Il ne faut jamais baisser les bras», lui enseignait son père. Alors il n’a pas baissé les bras!

Inscrit malgré lui à l’école, il se tapait 15 kilomètres à pied chaque jour, pendant six ans, pour acquérir le savoir. Même si, au départ, l’école, la ville, n’était pour Mélégué et pour bon nombre des gens du village, qu’un «monde de perdition».

Ainsi, confesse-t-il, «je me sauvais régulièrement, mais on m’y ramenait de force. En fait, je n’ai continué les études que de force»! Il a été en tout cas brillant, puisqu’au bout des six années du cycle primaire, le seul élève de la subdivision de Sindou à avoir décroché, en 1963, l’entrée en sixième, s’appelle… Mélégué Traoré!

Ainsi verra-t-il enfin la ville dont il ne savait rien! Sans aucune idée des distances, l’écolier avait indiqué sur ses fiches de demande pour la sixième, comme possibles points de chute de la suite de son aventure scolaire, les villes de Kaya, Ouahigouya et Koudougou, parce que, fait-il remarquer, ces noms lui plaisaient.

Il sera finalement orienté au Collège d’enseignement général (CEG) de Banfora. Là, il voit une rue pour la première fois et croit que la foule se rue sur lui! «J’ai failli me sauver», se rappelle-t-il.

Seulement, son orientation à Banfora a été de pure forme, puisqu’une «bataille» s’engage entre le Collège des frères des écoles chrétiennes de Toussiana, qui le réclamaient, et celui de Banfora, où résidait déjà l’un de ses frères, directeur d’école.

En fait, officiellement, Mélégué Traoré devait rester à Banfora. C’est l’intéressé lui-même qui tranchera enfin dans le vif, optant pour l’internat de Toussiana, à une vingtaine de kilomètres de Banfora, sans trop savoir où il mettait les pieds.

En réalité, c’est parce qu’un autre élève de Kankalaba, Koba Traoré, y était déjà. Les frères réussiront à transférer ses dossiers à Toussiana. Et c’est là que le jeune homme apprend à connaître autre chose que son Kankalaba et sa brousse de Bougoula.

Et aussi à… se tenir et à manger à table! Mais surtout, c’est là, à Toussiana, que naît sa vocation pour le scoutisme, et que se forge l’homme d’aujourd’hui qui, après un cycle secondaire sans grandes histoires, sanctionné, en 1972, par l’obtention du baccalauréat (série D), entreprend des études supérieures en lettres modernes et en histoire, à l’Université de Ouagadougou, avant de poursuivre en France.

Une vie de scout

Passionné de sciences politiques et de relations internationales, Mélégué Traoré a même eu le culot de préparer et d’obtenir, en même temps (1975), deux licences — Histoire et Lettres modernes — à l’Université de Ouagadougou. Il passera ensuite par les universités de Grenoble et de Bordeaux, l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, l’Institut international d’administration publique de Paris (IIAP), et l’Université Paris Sud.

Aujourd’hui, ce diplômé de l’IIAP, avec le titre très enviable de «major de l’ensemble des promotions et spécialités-1983», est également titulaire d’une maîtrise d’Histoire contemporaine (relations internationales), d’un DEA de lettres modernes et de littérature française, antillaise et maghrébine, d’un Dess de diplomatie et administration des organisations internationales, et d’un doctorat en sciences politiques. Excusez du peu…

Ministre plénipotentiaire et politologue avisé, la carrière de Mélégué Traoré, bien remplie, reste des plus riches et des plus exceptionnelles, puisque ce parlementaire aura occupé, comme on le sait, plusieurs fonctions au plans diplomatique et politique: ambassadeur, ministre, président de l’Assemblée nationale, président du Comité interparlementaire de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), etc.

Par-delà les turpitudes de la vie, cependant, c’est, semble-t-il, sur ses ressorts d’éternel scout qu’il puise l’énergie pour repartir du bon pied. En effet, si la rigueur de l’école confessionnelle qu’il a fréquentée à Toussiana l’a préparé, ainsi que les autres, «à la vie et pas seulement à l’instruction», il se rappelle aussi avec bonheur de l’année 1964, lorsqu’un certain Gilbert Salia Bougouma a créé, dans cette localité, une troupe scoute.

Il quitte alors la Jeunesse étudiante catholique (JEC) et la Croix-Rouge pour le scoutisme. «A travers les camps, marches, l’organisation de groupe, la vie en patrouille, j’ai spontanément retrouvé la vie du village», note-t-il.
Tellement passionné par cette autre école de la vie, Mélégué Traoré y consacrera sa vie, rédigeant même les principaux ouvrages sur le scoutisme en Afrique francophone: «Djorobi-scout de Haute-Volta» et «Les scouts de Haute-Volta au présent », en 1976, «Soukiemba, le manuel du chef de patrouille», en 1985, «Scoutisme rural», en 1986, «Une jeunesse pour la Haute-Volta», etc.

Membre du comité mondial à la formation à l’Organisation mondiale du mouvement scout, basée à Genève, de 1975 à 1985, il est l’un des principaux rédacteurs du «Manuel international de formation» des chefs scout. Il parcourt alors l’Afrique et le monde dans le cadre du scoutisme.

C’est d’ailleurs lors d’un séminaire qu’il est allé animer, en 1976, à l’intention des scouts et des guides rwandais et burundais à Kigali, capitale du Rwanda, alors qu’il était encore étudiant en France, que le cœur de Mélégué Traoré a battu la chamade pour la Burundaise Anne-Marie Kahimbiri. «J’ai été attiré par elle et nous avons entretenu, par la suite, une longue correspondance lointaine», consent-il juste à confesser, très secret sur son idylle avec la femme qu’il a épousée en mars 1984, à Sindou, avec les cérémonies traditionnelles à Bougoula, et qui lui a donné trois enfants.

Sociologue de formation, directrice d’un cabinet de consultants, «Africa consult international» (ACI), Anne-Marie a épousé, en même temps que son mari, le Burkina Faso et, surtout, les valeurs culturelles et traditionnelles qui collent à la peau de son homme comme une seconde nature. C’est donc ensemble qu’ils affrontent les épreuves de la vie, avec courage et réalisme.
__________________________________________

Mélégué, le «danseur de Kankalaba»

Mélégué Traoré est resté, jusqu’à aujourd’hui, fidèle à la religion de ses pères, plus animiste — et fier de l’être! — que jamais. Il dit ne pas trouver de contradiction avec le christianisme. Il est ainsi toujours présent, autant que ses obligations professionnelles le lui permettent, aux grandes cérémonies du «Konon», le fétiche protecteur du village.

Organisées deux fois par an, ces cérémonies marquent le début de l’année et le début de la saison des pluies chez les Sénoufo, une vaste communauté de trois à cinq millions d’habitants répartis entre le Sud-Ouest du Burkina Faso, le Nord de la Côte d’Ivoire et le Sud du Mali. Mélégué a d’ailleurs, à plusieurs reprises, fait étalage de ses talents de danseur, qui sait endiabler le rythme, lorsqu’on bat le balafon pour le «Konon».

C’est de notoriété publique, Mélégué Traoré adore les cultes et religions africains, et pense que c’est le contraire qui devrait être surprenant. Il ne rate ainsi jamais, si son agenda le lui permet, l’annuelle «fête des religions traditionnelles» au Bénin, le 10 janvier, journée déclarée chômée, fériée et payée sur toute l’étendue du territoire béninois.

Et puis, baptisé Maurice alors qu’il était au CM2, le jeune homme marquera sa réticence quant à ce prénom catholique à partir de la classe de cinquième. Mais pendant deux ans, comme d’autres élèves, ayant honte de son nom «païen», Mélégué, il le cachera à ses camarades. C’est en fait un élève, un ami Bwaba, nommé Bicaba, qui, pour avoir lu par curiosité et en cachette les dossiers scolaires dans le bureau du frère directeur, découvrira le pot aux roses. Mélégué en rigole aujourd’hui, car dit-il, Bicaba lui a fait du bien…

Source : Archives Burkina

© Fasozine N°25, Janvier-Février 2010

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error: Content is protected !!