Aujourd’hui âgé de 91 ans, il demeure l’un des hommes ayant détenu – et détenant encore – les secrets les plus sensibles de la République. Son nom : Georges François Ouégnin. Il détient le record historique du plus long mandat en tant que Directeur du Protocole de la Présidence ivoirienne : quarante ans sans interruption, de 1961 à 2001.
Né en Turquie, de père ivoirien de Moossou et de mère arménienne, il a pourtant passé toute son existence en Côte d’Ivoire. Très tôt, son sens inné de la retenue attire l’attention de Félix Houphouët-Boigny. C’est seulement en trois mois qu’il est passé de parfait inconnu à visage incontournable du premier cercle du président de la République.
Lors d’une cérémonie de préparation de l’indépendance, Houphouët-Boigny le remarque pour sa sobriété exemplaire. Il parle uniquement à l’oreille de son entourage, il organise tout en s’effaçant quand il sent que cela est nécessaire, il n’a devant Houphouët-Boigny que des attitudes de grande discrétion. Impressionné, Houphouët-Boigny lui fixe un rendez-vous au Palais dès qu’il aura un créneau disponible. D’août 1960 à décembre 1960, le jeune Ouégnin attend patiemment, en priant Dieu pour que cette rencontre soit décisive.
Et elle le fut.
Le jour annoncé, Houphouët-Boigny le reçoit dans un salon. En sa présence, le président apprend qu’il recevra dans quelques jours le Premier ministre du Nigeria en visite officielle à Yamoussoukro et a besoin d’un interprète. Ouégnin, avec un sourire discret, lui répond : « Président, je parle très bien anglais. » Houphouët, séduit, conclut : « Tu sais pourquoi tu es l’homme idéal ? Parce que j’aime les gens discrets. »
Quelques jours plus tard, à Yamoussoukro, le jeune homme de 26 ans impressionne par son efficacité de traducteur et son effacement. Le lendemain, il est immédiatement nommé premier ambassadeur de Côte d’Ivoire à Lagos. Quelques semaines après, Houphouët le rappelle : il le veut à ses côtés, au cœur de la présidence.
Le 13 janvier 1961, Georges Ouégnin devient Directeur du Protocole. Pendant trois décennies, il suivra le Chef de l’État comme son ombre, bénéficiant d’une confiance totale. Certains disaient même qu’il était plus puissant que n’importe quel ministre.
Il fut également l’émissaire le plus secret du Président Houphouët-Boigny pour les missions les plus sensibles.
Après la disparition du Père de la Nation, il poursuivra son service auprès d’Henri Konan Bédié, du Général Robert Gueï, puis quelques mois sous Laurent Gbagbo. Il choisira lui-même de partir en retraite début 2001, malgré la volonté de Laurent Gbagbo de le garder.
Georges Ouégnin aura eu une vie personnelle riche : treize enfants issus de six unions.
Aujourd’hui encore, ce doyen historique, témoin privilégié de l’État ivoirien depuis ses fondations, demeure un véritable monument vivant.
Rendons hommage à cet homme d’exception.
Par Dr Osmane Cherif

