22 mars 2026
Home » Dr Harouna Kaboré: plaidoyer pour une africanité active

Je plaide pour une africanité active, créative, insérée dans le monde, mais ancrée dans une mémoire vivante et critique. Une voie qui rejoint celle des penseurs comme Achille Mbembe, Paulin Hountondji ou encore Joseph Ki-Zerbo, pour qui “on ne développe pas, on se développe”, à condition de penser l’avenir à partir d’un socle vivant et non d’un héritage figé. Pourquoi ce plaidoyer?

Désincarner le sens de l’avenir : pour une africanité créatrice et décomplexée

Ce plaidoyer est motivé par deux faits :

– Il s’agit d’une part des questionnements tirés des observations des débats sur une certaine souveraineté africaine que sont : Quels repères redéfinir pour penser une modernité africaine endogène? ; Comment construire des ponts entre les savoirs endogènes et les savoirs universels sans soumission ni repli ? ; Quels récits nouveaux écrire pour réconcilier mémoire, présence au monde et projection vers l’avenir

– Et d’autre part d’une interpellation du grand philosophe burkinabè le Pr Jacques Nanema dans une publication faite sur les réseaux sociaux en date du 18 juin 2025 où il posait le débat en ces termes : « Il est indécent de faire croire aux Africains que pour être “eux-mêmes” aujourd’hui, ils devraient s’ingénier et s’évertuer à être une caricature de leurs ancêtres… Il faut désincarcérer le sens de l’avenir ».

Cette affirmation du Professeur Jacques Nanema sonne comme un appel à la lucidité et à l’audace. Dans un monde en mutation rapide, où les repères traditionnels sont à la fois convoqués, questionnés et bousculés, l’Afrique ne peut se permettre d’être prisonnière d’une représentation folklorisée d’elle-même. Le défi de notre temps n’est pas de copier nos ancêtres, ni de imiter les autres, mais de créer nos propres trajectoires de sens, de développement et d’émancipation, à partir de notre réalité et de nos aspirations.

Le piège de la mémoire sacralisée

Une partie de « la pensée » contemporaine africaine, dans sa volonté légitime de réhabilitation culturelle, tend parfois à fétichiser le passé, à en faire une référence intouchable, un modèle à reproduire sans discernement. On en vient alors à confondre fidélité à soi et retour nostalgique vers un âge d’or mythifié. Cela donne lieu à des discours où l’africanité devient costume, rite ou slogan – sans lien réel avec les enjeux actuels.

Or, nos traditions ne sont pas des musées à vénérer, mais des matériaux vivants à interroger, transformer, actualiser. Fidélité ne signifie pas stagnation. Elle suppose création, appropriation, mutation.

Le leurre de la pureté culturelle

Une autre illusion consiste à croire qu’il existerait une identité africaine pure, originelle, exempte de tout apport extérieur. C’est ignorer que nos cultures ont toujours été ouvertes, composites, en perpétuel dialogue avec l’ailleurs – du commerce transsaharien aux échanges avec l’Orient, de l’influence arabo-musulmane à l’impact de la colonisation et de la modernité technologique.

Être africain aujourd’hui, ce n’est pas refuser la science, la technologie, l’organisation moderne, sous prétexte qu’elles sont venues d’ailleurs. C’est plutôt se les approprier intelligemment, les intégrer à notre propre vision du monde, pour créer des solutions adaptées à notre réalité.

Penser l’avenir au lieu de l’hériter

Le véritable enjeu, comme le dit le Pr Nanema, est de désincarcérer le sens de l’avenir. Il ne suffit pas d’appeler à la renaissance africaine. Il faut l’architecturer. Cela passe par :

– La déconstruction des paradigmes imposés, qui assignent l’Afrique au rôle de spectatrice dans un monde qui avance.
– L’affirmation d’une pensée stratégique endogène, capable de mobiliser nos ressources intellectuelles, culturelles, économiques et spirituelles pour bâtir un projet de société cohérent.
– Le mariage fécond entre mémoire et invention, entre racines et audace.

Nous devons sortir du discours réactionnel – contre l’Occident, contre la modernité, contre le passé colonial – pour entrer dans une parole projective, structurante, souveraine.

Une africanité ouverte, créative et décomplexée

Notre époque appelle une nouvelle génération de bâtisseurs : des penseurs, des entrepreneurs, des artistes, des chercheurs, des dirigeants qui n’opposent pas tradition et modernité, mais les articulent avec intelligence. Des Africains qui savent que leur dignité ne réside pas dans la répétition, mais dans l’innovation. Que leur africanité ne se prouve pas dans le repli, mais dans la capacité à être présents au monde sans s’y dissoudre.

Le défi n’est pas de « revenir à ce que nous étions », mais de devenir ce que nous voulons être, à partir de qui nous sommes. Il est temps de transformer l’héritage en levier, la mémoire en matière, l’histoire en projet.

Recréer du sens, ici et maintenant

Il ne s’agit pas de trahir nos ancêtres. Bien au contraire. Ce que nous leur devons, c’est d’honorer leur mémoire en créant notre avenir, en refusant la médiocrité, la soumission, l’attentisme. Le passé nous éclaire, mais il ne nous dicte pas. L’Afrique n’est pas condamnée à choisir entre imitation servile et archaïsme stérile. Elle peut — elle doit — inventer son propre modernisme, sa propre manière d’habiter le monde, sa propre idée du progrès.

Désincarcérer le sens de l’avenir, c’est aussi cesser de croire que ce sont les autres qui doivent nous dire qui nous sommes ou où nous allons. C’est reprendre la plume de notre propre histoire, et écrire, enfin, une modernité qui nous ressemble, nous rassemble et nous élève.

Dr HK
Reveil-info

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