JOSEPH KI-ZERBO ET THOMAS SANKARA : CHOC DE GÉANTS ET DIALOGUE IMPOSSIBLE DE LA RÉVOLUTION BURKINABÈ !

Dans les annales politiques du continent africain, peu de duels intellectuels et idéologiques ont été aussi intenses que celui qui a opposé le professeur Joseph Ki-Zerbo au capitaine Thomas Sankara.
D’un côté, un éminent historien de renommée internationale, théoricien du développement endogène et maître à penser de la gauche africaine traditionnelle. De l’autre, un jeune capitaine charismatique, audacieux, déterminé à transformer la société voltaïque par la force de la Révolution Démocratique et Populaire.
Alors que les deux hommes partageaient un même rejet de l’impérialisme et une passion ardente pour l’émancipation de l’Afrique, leurs trajectoires se sont heurtées frontalement dans les années 1980.
Voici le récit détaillé et captivant d’une confrontation historique majeure
1. La rencontre de deux visions du monde
À la fin des années 1970 et au début des années 1980, la République de Haute-Volta traverse une période d’instabilité politique chronique. Dans ce contexte, deux figures majeures incarnent l’espoir de changement, mais selon des méthodes radicalement opposées.
Le professeur Joseph Ki-Zerbo avait fondé le Front Progressiste Voltaïque, connu sous l’acronyme FPV. Intellectuel chevronné, il prônait un socialisme africain ancré dans les valeurs traditionnelles et le respect de la démocratie parlementaire. Pour lui, le progrès de l’Afrique devait passer par la culture, la recherche historique et la sensibilisation citoyenne selon son célèbre mot d’ordre : « Éduquer ou périr ».
Face à lui, la jeune garde militaire menée par le capitaine Thomas Sankara, nourrie des écrits marxistes et de l’expérience des révolutions du Tiers-Monde, estimait que les méthodes réformistes avaient échoué. Au sein du Rassemblement des Officiers Communistes, désigné sous le sigle ROC, Sankara et ses compagnons d’armes préparaient une rupture radicale pour balayer l’ancien ordre politique.
2. Le 4 août 1983 : Le choc de la prise de pouvoir
Le 4 août 1983, la prise de pouvoir par le Conseil National de la Révolution, plus connu sous l’acronyme CNR, modifie brutalement l’échiquier politique. Le capitaine Thomas Sankara devient le Chef de l’État et engage une réorganisation profonde de la société.
Pour les nouveaux dirigeants de la Révolution, les figures de la vieille garde politique — même celles situées à gauche comme Joseph Ki-Zerbo — étaient perçues avec suspicion. Le Conseil National de la Révolution considérait la génération des décideurs d’après l’indépendance de 1960 comme comptable des blocages et du retard économique du pays.
Dès les premiers mois du régime révolutionnaire, les partis politiques traditionnels sont dissous. La vie politique est désormais encadrée exclusivement par les Comités de Défense de la Révolution, désignés sous la forme abrégée CDR. Jugeant sa sécurité compromise et refusant de se soumettre au diktat militaire, le professeur Joseph Ki-Zerbo choisit de prendre le chemin de l’exil vers la Côte d’Ivoire.
3. L’exil, les condamnations et la fracture irréparable
À partir de 1984, l’ancienne République de Haute-Volta prend officiellement le nom de Burkina Faso, « le pays des hommes intègres ». Pendant que Thomas Sankara suscite l’enthousiasme populaire avec ses grands travaux communautaires, le ton s’endurcit considérablement contre les opposants en exil.
Le régime révolutionnaire met en place les Tribunaux Populaires de la Révolution, désignés sous l’acronyme TPR, des juridictions d’exception chargées de juger les anciens hauts fonctionnaires et les figures politiques accusées de mauvaise gestion ou de corruption.
En 1985, le professeur Joseph Ki-Zerbo et son épouse Jacqueline sont poursuivis par les Tribunaux Populaires de la Révolution et condamnés par contumace sous l’accusation de fraude fiscale et d’enrichissement illicite. Leurs biens personnels à Ouagadougou, y compris l’immense bibliothèque privée de l’historien contenant des milliers d’ouvrages rares, sont saisis et confisqués par les autorités révolutionnaires.
Depuis son exil à Abidjan puis à Dakar, le professeur Ki-Zerbo dénonce avec véhémence ce qu’il qualifie de dérive autoritaire, critiquant l’absence de libertés publiques, le rôle omniprésent des militaires et la mise au pas des syndicats.
4. L’héritage d’une dualité féconde pour l’Afrique
Après le coup d’État tragique du 15 octobre 1987 et la mort du capitaine Thomas Sankara, Joseph Ki-Zerbo regagnera le Burkina Faso au début des années 1990 dans le cadre de l’ouverture démocratique sous Blaise Compaoré, reprenant ses travaux intellectuels et son combat parlementaire jusqu’à son décès en 2006.
Avec la distance du temps, l’histoire ne retient pas seulement l’opposition politique entre les deux hommes, mais la complémentarité exceptionnelle de leurs pensées :
• Joseph Ki-Zerbo a été l’architecte théorique de la souveraineté culturelle et du développement endogène, démontrant que l’Afrique devait puiser ses solutions dans sa propre histoire.
• Thomas Sankara a été le moteur exécutif qui a tenté d’incarner ces idéaux dans la réalité quotidienne avec une énergie collective et une rigueur inégalées.
Deux trajectoires, une même passion pour l’Afrique ! Selon vous, quelle leçon la jeunesse africaine doit-elle retenir de cette confrontation entre le savoir de l’historien et l’audace du révolutionnaire ?
Source Histoire des présidents et rois d’Afrique