ONU : le multilatéralisme vaut mieux que la loi du plus fort
La 81ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations unies s’est refermée dans l’indifférence des peuples. Pourtant, des États-Unis au Sahel, des frontières de l’Europe aux townships sud-africains, l’ordre né en 1945 vacille. Faut-il pour autant y renoncer ? Non, plaide cette tribune : il faut le réformer et y faire entendre l’Afrique.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le multilatéralisme, la démocratie et l’État de droit n’ont jamais été aussi menacés. Le paradoxe est cruel : les premiers coups de semonce viennent des États-Unis, là même où, à San Francisco, a été signée en juin 1945 la Charte des Nations unies, qui jetait les bases d’un monde de paix et de sécurité.
Washington face à la Charte
Le nouvel ordre qui se dessine sous la dictée de celui qui gouverne la première puissance mondiale inquiète plus qu’il ne rassure. Qu’un président américain place les intérêts de son pays en avant, selon la formule « America First », est légitime. Mais l’on est en droit d’attendre davantage de responsabilité de celui qui préside aux destinées de la première puissance mondiale, garante, avec d’autres, de la paix et de la sécurité internationales. L’activisme de Donald Trump en faveur de la paix, jusqu’à revendiquer le prix Nobel, me semblait correspondre à la vocation que les pères fondateurs assignaient aux États-Unis. Encore faut-il, pour réussir une si noble mission, respecter les principes fondateurs de l’ONU. Il faut donc espérer que les élections de mi-mandat du 3 novembre rétablissent un équilibre des pouvoirs, notamment par une victoire démocrate, et freinent l’élan de déstructuration de l’ordre international.
Ses diatribes contre l’institution onusienne ne sont pas toujours sans fondement. L’ONU n’a pas échappé au jeu d’influence des groupes d’intérêts ; elle s’est progressivement éloignée de l’universalité qui devait la caractériser, au point d’imposer une vision occidentale du monde. Les États-Unis assument près de 22 % du budget ordinaire, et cinq membres permanents détiennent un droit de veto au Conseil de sécurité. Réunis autour de la table, ceux qui paient le plus et ceux qui peuvent tout bloquer imposent leur vision, fût-elle loin d’être la meilleure : l’histoire de l’humanité ressemble décidément à une tragi-comédie. La critique est donc fondée, mais elle appelle une réforme, non un abandon.
L’Afrique, un géant sans voix ?
Faute de s’être unis en États-Unis d’Afrique, les Africains peinent à se faire entendre, alors que leurs 54 États forment le premier bloc régional d’une Assemblée générale de 193 membres. Cette année, pourtant, deux textes historiques ont été adoptés à l’initiative de pays africains. Le 25 mars, la résolution du Ghana reconnaissant la traite transatlantique comme « le crime le plus grave contre l’humanité » a recueilli 123 voix pour, 3 contre et 52 abstentions. Le 4 septembre, celle du Togo, qui encourage à substituer à la projection de Mercator une carte restituant à l’Afrique sa taille réelle, a été adoptée par 164 voix, les États-Unis votant contre. Ces résolutions ne sont pas contraignantes, mais une dynamique s’est enclenchée, qui augure de lendemains meilleurs.
Sahel : la crise qu’on oublie
Les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) subissent depuis plus de dix ans des attaques terroristes sans solidarité internationale à la hauteur. Le HCR dénombre environ 4 millions de déplacés au Sahel central, deux fois plus qu’il y a cinq ans, alors que son action n’était financée qu’à 32 %. À la tribune de la 81ᵉ session, les représentants du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont dénoncé l’instrumentalisation du terrorisme comme outil de politique étrangère et demandé que soient investigués les réseaux qui financent, arment ou abritent les groupes armés. Avant eux, l’Algérie, puissance régionale, avait mis en cause un pays du Moyen-Orient, fréquemment cité dans des rapports internationaux.
Cette demande a un fondement juridique : la Convention internationale de 1999 pour la répression du financement du terrorisme et la résolution 1373 (2001) du Conseil de sécurité obligent les États à prévenir et réprimer ce financement. La menace n’ayant pas de frontières, il est souhaitable que les grandes puissances fassent preuve de volonté en soutenant une résolution ouvrant une enquête internationale sur le financement du terrorisme au Sahel. Le risque d’un veto est réel ; il serait, à lui seul, révélateur. Cette exigence d’une justice sans « deux poids, deux mesures », que portent aussi les pays de l’AES en annonçant leur retrait de la Cour pénale internationale, gagnera à s’appuyer sur les instruments existants. Au-delà des discours, il est urgent de faire de la lutte contre le terrorisme un véritable enjeu d’ordre public international.
Dignité humaine : retrouver un code commun
Ces questions dérangent, mais faut-il pour autant désespérer du multilatéralisme ? Doit-on envisager un ordre mondial sans droit international, reposant sur le seul rapport de force ? Les images de migrants expulsés des États-Unis dans des conditions inhumaines, qui rappellent le souvenir douloureux de l’esclavage, nous interpellent sur la nécessité d’un code mondial de valeurs communes. Elles foulent aux pieds la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Bien avant ce texte, la Charte de Kouroukan Fouga (1236) faisait déjà du respect de la dignité humaine le fondement de toute société.
Or plus personne ne semble croire aux valeurs de solidarité, de fraternité et d’humanisme qui ont jalonné l’après-guerre. Tout n’y était pas rose, mais le combat pour un monde plus humain était porté par des voix fortes, parmi les artistes, les intellectuels et les hommes politiques. On se surprenait à rêver de justice sociale. « Indignez-vous ! », lançait Stéphane Hessel en 2010.
Migrants : les boucs émissaires
En Europe, les extrêmes prospèrent sur l’échec des partis traditionnels, et le coupable est tout trouvé : l’immigré. Le roman de l’écrivain haïtien Thélyson Orélien, « C’était ça ou mourir », objet de controverses en Occident, nous invite à regarder avec plus d’humanité la vie de « ceux qui partent ». Son titre dit l’essentiel : partir ou mourir. Nul n’abandonne la terre de ses ancêtres sans motif légitime. La chasse à l’étranger, rendu responsable de tous les maux, révèle une grave méconnaissance de l’histoire : face aux difficultés qui leur sont imposées, les hommes sont toujours partis chercher un ailleurs plus sûr. Guerres, dérèglement climatique, insécurité alimentaire les y poussent. À qui la faute ? Il faut accepter de poser honnêtement les bonnes questions.
L’Afrique du Sud de Nelson Mandela offre cette année le spectacle le plus désolant. Selon l’AFP, plus de 160 000 étrangers ont quitté le pays depuis fin mai, sous la pression de groupuscules anti-migrants et d’expulsions officielles, dans un pays où le chômage atteint 32 %. C’est le monde à l’envers ! Ce pays a pourtant bénéficié de l’engagement de tous les peuples d’Afrique et des Caraïbes pour mettre fin à l’apartheid, ce qui a permis l’avènement d’un régime dirigé par la majorité noire.
Penser le monde comme un tout
Comme chaque année, la 81ᵉ session s’est achevée dans le désintérêt des peuples. Rien de nouveau sous le soleil, rien qui change la vie de populations confrontées à des défis gigantesques : dérèglement climatique, guerres, flambée des prix du carburant, insécurité alimentaire. Il faut espérer que les crises qui fragilisent le monde nous rendent plus sages, pour penser enfin le monde comme un tout et bâtir un ordre international plus juste, qui place le bonheur de l’homme comme finalité suprême.
Abdoul Karim SANGO
Juriste-Consultant
Enseignant formateur à l’ENAM