Home » Côte d’Ivoire : l’attaque rebelle de 2002 et l’affaire Balla Keita assassiné à Ouagadougou

LA PRÉPARATION DE L’ATTAQUE DU 19 SEPTEMBRE 2002.Extrait de « Côte d’Ivoire 2002.Les dessous d’une rébellion » de Joachim Beugré.Page 73 à 78

Juin 2002. Abidjan est envahi par une folle rumeur de tentatives imminentes d’atteinte à la sûreté de l’État. Les soupçons pèsent sur le Burkina Faso, l’un des voisins du Nord. Les relations entre Abidjan et Ouagadougou sont fortement dégradées. Les autorités burkinabè accusent Laurent Gbagbo et son régime de perpétuer la politique de l’Ivoirité avec tous ses effets pervers et s’en prendre injustement à ses nombreux compatriotes vivant en Côte d’Ivoire, plus de 3 millions de personnes. Le sort de ces derniers devient si préoccupant qu’au cours d’une réunion publique à Dakar, en janvier 2002, Maître Abdoulaye Wade, le chef de l’État sénégalais, dénoncera en ces termes : « Les Burkinabè vivent en Côte d’Ivoire ce qu’aucun Africain ne vit en Europe. »

Le pouvoir ivoirien, pour sa part, accuse Ouaga d’abriter sur son sol et d’entretenir des soldats ivoiriens en exil. Pour rassurer ses compatriotes, Émile Boga Doudou fait une sortie fracassante : » Nous connaissons tous ces soldats qui se cachent à Ouaga. On sait où ils habitent. On sait à quel feu rouge ils s’arrêtent. On sait quelles filles ils fréquentent et dans quelles boîtes de nuit ils vont » déclare-t-il sur un ton arrogant. Puis, de se faire plus menaçant : » Si jamais ils tentent quoi que ce soit contre la Côte d’Ivoire, on fera pleuvoir le feu sur eux et ils seront pourchassés jusqu’à Ouaga. » Le voisin du Nord encaisse le coup, mais dissimule sa colère.

Quelques jours après la déclaration musclée du ministre ivoirien de l’Intérieur et de la Décentralisation, coup de théâtre à Ouagadougou. Le docteur Bala Keita, haut cadre ivoirien exilé au Burkina Faso, est assassiné dans la nuit du 1er août.

​L’assassinat de l’ancien ministre d’Houphouët-Boigny et secrétaire général de l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI) de Robert Gueï est ressenti par Ouagadougou comme un affront, voire même une humiliation. Et les menaces du ministre ivoirien de l’Intérieur, Émile Boga Doudou, quelques jours plus tôt, résonnent encore dans la mémoire des Burkinabè. Dans ces conditions, c’est vers les autorités d’Abidjan que le regard de Ouaga se tourne. Face à la presse, le lieutenant-colonel Djibril Bassolé, le ministre burkinabè de la Sécurité accuse: » Les pistes du crime crapuleux et passionnel ne sont plus à l’ordre du jour. » Selon lui, » il s’agit d’un crime politique ou d’un règlement de comptes lié à d’autres affaires. » Mais visiblement, Djibril Bassolé privilégie la piste du crime politique . »Ceux qui ont tenté d’éliminer Bala Kéita lors de la perte du pouvoir du général Robert Gueï peuvent bien avoir récidivé, mais cette fois-ci avec un triste succès, « soutient-il.

Dans le cadre de l’affaire Bala Kéita, deux journalistes, l’un ivoirien, l’autre burkinabè, ont été interpellés. Sur ce fait, le ministre explique : « Ils font partie d’un réseau de renseignement qui a une intelligence avec des puissances extérieures. Certainement le réseau dont se prévaut le ministre ivoirien Boga Doudou. Il y a longtemps que nos services de renseignement les ont identifiés et a demandé l’expulsion de l’Ivoirien. Cette fois, ça se fera ».

À l’occasion, Djibril Bassolé rappelle les liens multiséculaires qui existent entre la Côte d’Ivoire et le Burkina, puis dans un langage peu diplomatique, il souhaite que « la sagesse l’emporte, car les deux pays ont un destin commun et il y a des choses à ne pas faire. » Et il poursuit sur un ton de menace à peine voilée : » Il suffit d’un autre crime de ce genre pour que la situation ne soit plus maîtrisable. » Il termine en conseillant son homologue ivoirien, le ministre Émile Boga Doudou, de mettre balle à terre et d’arrêter son petit jeu.

​Après l’assassinat du docteur Balakéta, la tension entre le Burkina et la Côte d’Ivoire et est à son comble.

C’est le moment qu’Ibrahim Coulibaly et ses compagnons choisissent pour tenir leur dernier conseil de guerre. Devant une centaine d’hommes surentraînés aguerris au combat et déterminés, IB rappelle la mission : » renverser le régime de Laurent Gbagbo, mettre en place un gouvernement de transition d’une durée de 6 mois à 1 an pour gérer les affaires courantes, organiser des élections présidentielles, législatives et municipales justes et transparentes avec la participation de tous les leaders politiques qui le souhaitent. »
​Le conseil militaire chargé de superviser la transition et de représenter la Côte d’Ivoire sur la scène internationale sera dirigé par Ibrahim Coulibaly lui-même.

Plus question, indique-t-il, de » prendre le pouvoir et de l’offrir à un haut gradé de l’armée qui va faire n’importe quoi  » allusion faite au général Robert Gueï et au coup d’État de 1999 qui a renversé le président Henri Konan Bédié.

​Au cours de cette réunion secrète, le plan d’attaque est dévoilé. L’offensive sera lancée simultanément sur trois fronts : Korhogo dirigé par Koné Messamba, Bouaké dirigé par Diarrassouba Oumar dit Zaga-Zaga a et Abidjan sous l’autorité de Ouattara Issouf alias Kobo.

La coordination de l’opération sera assurée par Guillaume Soro.
​Le gros de l’effort doit être concentré dans la capitale économique du pays.

Les sites à contrôler sont définis et la stratégie pour y parvenir est minutieusement étudiée : la résidence du chef de l’État, la radio et la télévision nationale, l’antenne émettrice de la RTI à Bobo, le camp de gendarmerie d’Agban , l’école de gendarmerie, l’école de police et la base aérienne de Port-Bouët.

​Certes, le groupe de Ouaga compte de solides complicités au sein même des forces de défense et de sécurité ivoiriennes, ainsi que plusieurs de leurs éléments tapis dans l’ombre, dans différents quartiers d’Abidjan. Mais pour IB et ses lieutenants, il n’est plus question de répéter les erreurs des événements du 7 et 8 janvier 2001, le complot de la Mercedes noire. À cette époque, il avait été question pour les exilés de Ouaga de faire confiance à leurs camarades d’Abidjan et se contenter de venir du Nord pour un renfort. Cette fois-ci, le plan consiste à infiltrer le cœur de la capitale économique ivoirienne et déclencher les hostilités de l’intérieur. De ce fait, depuis plusieurs semaines, les exilés ont réussi par des voies détournées à introduire de nombreuses armes dans le pays. Quant aux combattants, ils rentreront dans le pays par vagues successives et par différents moyens de transport.

Les personnes les moins connues des services de renseignement ivoiriens rentreront par train ou par cars de transport en commun.

Les éléments les plus connus rentreront à Korhogo par moto et ils poursuivront le voyage par cars jusqu’à Abidjan. Une fois arrivés à destination, toute une organisation est mise en place pour les accueillir, les héberger et les entretenir jusqu’au jour J.

La confrérie des chasseurs traditionnels du Nord, appelés les dozos, serviront de supplétifs aux soldats insurgés.

Avertis depuis plusieurs mois, 3000 dozos sont mobilisés et attendent déjà aux portes des localités ciblées par le plan d’attaque.

Avant de lever le camp, la centaine de commandos, leur chef IB et Guillaume Soro, leur instructeur politique, scellent un pacte. La main posée sur le Coran, ils jurent chacun à son tour sur trois choses.

IB est le chef du mouvement patriotique de Côte d’Ivoire. En cas de succès, c’est lui qui dirigera le pays.

En cas d’échec, il faut diviser le pays en deux et occuper la moitié Nord à partir de Bouaké. Autant mourir au front que revenir vivre l’exil à Ouaga.

Celui qui trahit la cause trouvera la mort sur son chemin.

Puis chacun reçoit ses frais de transport pour quitter le pays des hommes intègres ,dont le commando d’exilés emprunte le slogan : »La patrie ou la mort, nous vaincrons ».

Sur leur séjour en exil et le type de formation qu’ils ont reçu, les éléments du groupe de Ouaga observent la loi du silence.

 

 

 

 

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