Home » Retour sur le passé- Tribune de l’ONU : retour sur le discours de Thomas Sankara en 1984 ( Texte intégral)

DISCOURS DE THOMAS SANKARA À L’ONU – 4 OCTOBRE 1984 (TEXTE INTÉGRAL)

Monsieur le Président, Monsieur le Secrétaire Général,
Honorables représentants de la Communauté internationale,

Je viens en ces lieux vous apporter le salut fraternel d’un pays de 274 000 km², où sept millions d’enfants, de femmes et d’hommes, refusent désormais de mourir d’ignorance, de faim, de soif, tout en n’arrivant pas à vivre véritablement depuis un quart de siècle d’existence comme État souverain, siégeant à l’ONU.

Je viens à cette Trente-neuvième session vous parler au nom d’un peuple qui, sur la terre de ses ancêtres, a choisi, dorénavant de s’affirmer et d’assumer son histoire, dans ses aspects positifs, comme dans ses aspects négatifs, sans complexe aucun.

Je viens enfin, mandaté par le Conseil National de la Révolution (CNR) du Burkina Faso, pour exprimer les vues de mon peuple concernant les problèmes inscrits à l’ordre du jour, et qui constituent la trame tragique des évènements qui fissurent douloureusement les fondements du monde en cette fin du vingtième siècle. Un monde où l’humanité est transformée en cirque, déchirée par les luttes entre les grands et les semi-grands, battue par les bandes armées, soumise aux violences et aux pillages. Un monde où des nations, se soustrayant à la juridiction internationale, commandent des groupes hors-la-loi, vivant de rapines, et organisant d’ignobles trafics, le fusil à la main.

Monsieur le Président,

Je n’ai pas ici la prétention d’énoncer des dogmes. Je ne suis ni un messie ni un prophète. Je ne détiens aucune vérité. Ma seule ambition est une double aspiration: premièrement, pouvoir, en langage simple, celui de l’évidence et de la clarté, parler au nom de mon peuple, le peuple du Burkina Faso; deuxièmement, parvenir à exprimer aussi, à ma manière, la parole du « Grand peuple des déshérités », ceux qui appartiennent à ce monde qu’on a malicieusement baptisé Tiers-Monde. Et dire, même si je n’arrive pas à le faire comprendre, les raisons que nous avons de nous révolter.

Tout cela dénote de l’intérêt que nous portons à l’ONU, les exigences que nos droits y prennent une vigueur et une rigueur d’autant plus accrues que nos peuples en attendent, qu’elle seule peut nous préserver des empiètements et de l’arbitraire.

Monsieur le Président,

Je voudrais que vous reconnaissiez que […] c’est à cause du mépris des droits de l’homme que nous avons dressé la contestation. Notre révolution est née de cette exigence.

Elle était là, prête à être brandie à chaque pas de notre histoire, car ce n’était pas une seule révolution burkinabè, c’était une révolution qui appartient à tous ceux qui ont faim de liberté dans le monde.

Je sais, je comprends, le désarroi de certains d’entre vous, devant le bouleversement qui s’est produit chez nous le 4 août 1983. Mais je voudrais que vous compreniez que c’est l’histoire qui a mûri. C’est notre peuple qui a mûri.

Notre révolution au Burkina Faso est ouverte à tous les malheurs des peuples du monde. Elle est aussi l’inspiration de tous les hommes qui veulent être libres.

Et pourtant, quelle audace! L’audace que nous avons eue de vouloir rompre avec le néo-colonialisme.

Notre révolution sera une révolution du peuple, par le peuple, pour le peuple. Une révolution démocratique et populaire. Elle aura comme tâche première la liquidation de l’impérialisme.

C’est pourquoi, nous voyons dans l’ONU cette tribune idéale pour faire entendre notre voix et faire comprendre notre lutte.

Car, Monsieur le Président, Messieurs les délégués, le Burkina Faso n’est qu’un petit pays parmi les petits, mais il a décidé de se faire le porte-voix de tous les petits pays du monde.

SUR LA PALESTINE ET LE MOYEN-ORIENT:

Nous défendons inconditionnellement le droit inaliénable du peuple palestinien. La cause palestinienne est une cause révolutionnaire.

SUR LE SAHARA OCCIDENTAL:
Le peuple du Sahara Occidental doit pouvoir s’autodéterminer.

SUR L’APARTHEID EN AFRIQUE DU SUD:
Nous ne pouvons pas laisser le crime d’apartheid se poursuivre. Les amis de l’Afrique du Sud raciste doivent savoir qu’ils auront à répondre de leurs actes devant l’histoire.

SUR LA DETTE:
Monsieur le Président, je voudrais, avant de terminer, parler de la dette.

La dette, c’est le néo-colonialisme, c’est la colonisation qui a changé de forme. C’est une reconquête savamment organisée pour que l’Afrique, sa croissance, son développement obéisse à des paliers, à des normes qui nous sont totalement étrangères.

Ceux qui nous ont prêté de l’argent, ce sont les mêmes qui nous avaient colonisés. Ce sont les mêmes qui géraient nos États et nos économies. Ce sont les colonisateurs qui endettaient l’Afrique auprès des bailleurs de fonds, leurs frères et cousins.

Nous sommes étrangers à la dette. Nous ne pouvons donc pas la payer.

La dette ne peut pas être remboursée parce que d’abord si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûrs. Par contre si nous payons, c’est nous qui allons mourir. Soyons-en sûrs également.

Ceux qui nous ont conduits à l’endettement ont joué comme au casino. Quand ils gagnaient, il n’y avait pas de débat. Maintenant qu’ils ont perdu au jeu, ils nous exigent le remboursement. Et on parle de crise. Non, Monsieur le Président, ils ont joué, ils ont perdu, c’est la règle du jeu. Et la vie continue.

Nous ne pouvons pas accepter de payer la dette. La dette, c’est l’esclavage.

SUR LA FEMME:
Je voudrais parler de la femme. La femme, maigre ou grosse, jeune ou vieille, doit avoir la même place que l’homme partout.

Il n’y a pas de révolution véritable sans la libération de la femme. Que mon cœur s’ouvre à la femme de partout dans le monde qui souffre.

CONCLUSION:

Notre révolution nous a appris que le malheur n’est pas une fatalité. Que la misère peut être vaincue. Que le peuple peut s’assumer.

Je suis venu ici, avec toute mon espérance, que mon pays devienne un pays de plus qui aura décidé de tourner une page et de prendre un nouvel élan.

J’ai parcouru des milliers de kilomètres. Je suis venu ici et je vous prie, que chacun apporte ce qu’il peut, pour que nous puissions mettre ensemble nos efforts pour que cesse la morgue des gens qui n’ont pas raison et qui ont tort.

Je voudrais vous voir chercher, entre vous, à ce que vous puissiez faire en sorte que nos peuples qui souffrent, qui ont soif, qui ont faim, qui ont envie de vivre et de vivre libres, puissent être entendus.

Burkina Faso, qui se traduit littéralement par « Pays des Hommes Intègres », est un nom que nous avons choisi pour rompre avec la Haute-Volta coloniale.

Pour la liberté, pour l’honneur, pour la dignité de notre peuple, pour la prospérité de notre peuple.

La Patrie ou la Mort, nous vaincrons !

Je vous remercie.

 

 

 

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