Le Luili Pendé est-il un bien du patrimoine culturel burkinabè ?
Depuis un certain temps, le sujet enflamme la toile burkinabè. La question peut paraître surprenante, voire provocatrice, mais elle mérite d’être posée au regard de l’évolution de la notion de patrimoine culturel.
Le Luili Pendé est un pagne industriel devenu, au fil du temps, un symbole particulièrement fort de l’identité culturelle au Burkina Faso. Selon la mémoire et les récits largement véhiculés dans la société, son introduction au Burkina Faso remonterait aux années 1940-1950. Il aurait notamment été rapporté par des pèlerins burkinabè de retour de La Mecque, dont certains transitaient par Khartoum, au Soudan.
De retour au pays, ces pèlerins, désormais investis du statut social et religieux d’El Hadj, offraient ces pagnes à leurs proches et aux personnes venues leur rendre visite. De pratiques individuelles et familiales, l’usage du Luili Pendé se serait progressivement diffusé dans différentes communautés et couches de la société burkinabè.
C’est précisément cette appropriation sociale progressive qui mérite notre attention.
Car le patrimoine culturel ne se résume pas à l’ancienneté ou à l’origine géographique d’un objet. Un objet peut être produit industriellement ailleurs et acquérir, dans une autre société, une signification culturelle, sociale, historique et identitaire propre.
À cet égard, le Luili Pendé présente plusieurs caractéristiques qui permettent de l’interroger comme un élément du patrimoine culturel burkinabè. Il est associé à des pratiques sociales et culturelles, notamment aux cérémonies de mariage traditionnel — communément appelées PPS —, aux fêtes, aux manifestations patriotiques et à diverses activités culturelles et scolaires. Il est également transmis et réinvesti par différentes générations.
Son importance ne réside donc pas uniquement dans le tissu lui-même, mais dans l’ensemble des significations, des usages, des souvenirs et des pratiques sociales qui se sont construits autour de lui au Burkina Faso.
C’est ici qu’il convient de distinguer origine et patrimonialisation.
Le fait qu’un objet soit d’origine industrielle ou qu’il ait été fabriqué à l’étranger ne constitue pas, à lui seul, un obstacle à sa patrimonialisation. Le patrimoine est aussi le résultat d’un processus par lequel une société reconnaît à un objet, une pratique, un lieu ou une expression une valeur particulière et décide, consciemment ou progressivement, de le conserver, de le transmettre et de le faire vivre.
Le Faso Dan Fani, par exemple, est intimement associé à la production textile et à l’identité culturelle burkinabè. Le Luili Pendé relève d’une autre trajectoire : celle d’un objet venu de l’extérieur et progressivement réapproprié par la société burkinabè, jusqu’à devenir un marqueur culturel et social.
Cette distinction est fondamentale.
Le Luili Pendé raconte ainsi une partie de notre histoire : celle des mobilités, des échanges commerciaux et religieux, des pèlerinages, des circulations culturelles entre l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique du Nord-Est et le monde musulman, mais aussi celle de la manière dont une société s’approprie un objet extérieur et lui attribue de nouvelles significations.
Un élément du patrimoine culturel est, de manière générale, ce qui, dans la culture d’une société, porte une signification et une valeur héritées du passé, vécues dans le présent et susceptibles d’être transmises aux générations futures.
À partir de cette approche, peut-on considérer le Luili Pendé comme relevant du patrimoine culturel burkinabè ?
Oui, sous l’angle patrimonial et culturel, on peut tout à fait défendre cette lecture, dès lors que l’on prend en considération son appropriation par les communautés, ses usages sociaux, sa valeur symbolique, sa transmission intergénérationnelle et la place qu’il occupe désormais dans la mémoire collective.
Mais il faut apporter une nuance importante : reconnaître la valeur patrimoniale d’un objet ne signifie pas nécessairement qu’il est déjà juridiquement inscrit ou officiellement classé comme bien du patrimoine culturel national. La reconnaissance juridique relève d’une procédure et de critères spécifiques prévus par la réglementation en vigueur.
Le véritable enjeu est donc peut-être moins de savoir où le Luili Pendé a été fabriqué, que de comprendre ce qu’il est devenu dans la société burkinabè.
Car le patrimoine n’est pas seulement ce que nous avons hérité de nos ancêtres. C’est aussi ce que les générations successives s’approprient, investissent de sens, transmettent et choisissent de préserver.
À ce titre, le Luili Pendé constitue un cas particulièrement intéressant pour réfléchir à la patrimonialisation des objets issus des échanges et des circulations culturelles.
Et si d’anciennes églises et mosquées, à l’instar de la cathédrale de Ouagadougou et des mosquées de Bani, construites sous l’influence de traditions architecturales venues d’ailleurs, peuvent aujourd’hui être considérées comme faisant partie du patrimoine national burkinabè en raison de leur histoire, de leur appropriation sociale et de leur valeur culturelle, pourquoi faudrait-il nécessairement exclure un objet textile au seul motif que son origine est extérieure au Burkina Faso ?
Le patrimoine est aussi une histoire d’appropriation, de transmission et de sens. Bonjour , petite modification à l’avant dernier paragraphe.
Retenir :
» Et si des églises et mosquées, à l’instar de la cathédrale de Ouagadougou et des mosquées de Bani, construites sous l’influence de traditions architecturales et religieuses venues d’ailleurs, sont aujourd’hui considérées comme des biens relevant du patrimoine culturel burkinabè en raison de leur histoire, de leur appropriation sociale et de leur valeur culturelle, pourquoi faudrait-il nécessairement exclure le Luili Pendé au seul motif que son origine est extérieure au Burkina Faso ? “
Le Luili Pendé nous invite précisément à repenser le patrimoine burkinabè non seulement à travers ses origines, mais aussi à travers les histoires que les Burkinabè lui ont fait vivre.
Benjamin OUEDRAOGO,
Conseiller en gestion du patrimoine culturel
