LOUBARDS, ZIGUÉHI ET NOUCHI : QUAND LES RUES D’ABIDJAN ÉCRIVAIENT LEUR PROPRE HISTOIRE
Avant que le nouchi ne devienne un langage entendu dans les quartiers, les écoles, les chansons et jusque dans les médias, il appartenait d’abord à la rue
Bouazo Bolou Alexandre Kabila
Dans l’Abidjan populaire de cette époque, une nouvelle génération de jeunes se retrouve autour des marchés, des quartiers populaires et surtout des salles de cinéma. Les films d’action et de kung-fu nourrissent alors l’imaginaire d’une jeunesse qui cherche ses propres codes et ses propres figures.
C’est dans cet environnement qu’apparaissent les Ziguéhi, les loubards et différents groupes de rue.
Leur univers possède ses propres règles, ses surnoms, ses gestes, ses danses… et surtout son langage.
LE LANGAGE DE LA RUE
Le nouchi apparaît à cette période comme un parler urbain hybride, mélangeant notamment le français et des langues ivoiriennes et ouest-africaines. Les sources ne s’accordent pas toujours sur sa date exacte de naissance, certaines situant son apparition à la fin des années 1970, d’autres au début des années 1980.
À ses débuts, il fonctionne notamment comme un langage de reconnaissance et de distinction entre jeunes de la rue.
Il permet de parler entre initiés sans être immédiatement compris par les personnes extérieures au groupe.
Progressivement, le phénomène dépasse pourtant les rues.
Le langage des loubards entre dans les écoles, les quartiers et les milieux populaires d’Abidjan. Puis il se répand dans d’autres villes de Côte d’Ivoire.
🥋 LES ZIGUÉHI ET LA CULTURE DES GANGS
Dans cette histoire, les Ziguéhi occupent une place particulière.
Ils construisent autour d’eux une véritable culture de rue : apparence, force physique, danse, langage et réputation.
Les groupes se donnent des noms qui sont restés dans les récits sur cette époque : les Faremois, les Mapléciens, les Black Power, entre autres.
Des figures comme John Pololo, de son vrai nom Sahiri Lazare, deviennent célèbres dans la mémoire populaire abidjanaise.
Les loubards sont alors des personnages très visibles des quartiers populaires dans les années 1980 et 1990. Certains deviennent même des figures auxquelles une partie de la jeunesse cherche à s’identifier.
DU CINÉMA À LA RUE
Il y a également une dimension culturelle importante.
Les salles de cinéma constituent des lieux de rencontre pour cette jeunesse. Les films de kung-fu et d’action influencent les attitudes, les surnoms et les pratiques de ces groupes.
La rue devient alors une sorte de théâtre.
On se reconnaît par le style, par la démarche, par les paroles et par les gestes.
Et progressivement, ce qui était considéré comme un langage de marginaux devient un phénomène culturel beaucoup plus large.
DU GHETTO À TOUTE LA CÔTE D’IVOIRE
C’est probablement l’une des transformations les plus étonnantes de cette histoire.
Un parler associé aux jeunes de la rue va progressivement s’installer dans la société ivoirienne.
Le nouchi va être repris par les élèves, les étudiants, les artistes et les musiciens. Il va ensuite s’imposer dans la musique populaire, notamment dans le zouglou, avant de continuer son évolution avec les nouvelles générations.
Des décennies plus tard, le nouchi est devenu l’un des marqueurs culturels les plus reconnaissables de la Côte d’Ivoire. L’ouvrage de Germain-Arsène Kadi souligne notamment son passage d’un parler associé aux jeunes loubards d’Abidjan à un phénomène présent dans de nombreux secteurs de la société ivoirienne.
UNE HISTOIRE QUI MÉRITE D’ÊTRE RACONTÉE
Derrière les mots loubard, Ziguéhi, Mapléciens, Faremois ou nouchi, il y a toute une partie de l’histoire sociale et culturelle d’Abidjan.
Une époque où les rues, les cinémas et les quartiers populaires ont produit leurs propres codes.
Une époque où la jeunesse a inventé ses mots pour se reconnaître.
Et sans forcément le savoir, la rue abidjanaise était en train de donner à la Côte d’Ivoire l’un de ses langages culturels les plus puissants.
Le nouchi n’est donc pas seulement une façon de parler. C’est aussi une mémoire de la rue, une histoire de jeunesse et une partie de l’histoire culturelle ivoirienne.
Source : MÉMOIRE D’ÉLÉPHANT MÉDIAS

