RUSSIE-UKRAINE ET SAHEL : UNE ALERTE DE 2022 À RELIRE À LA LUMIÈRE DES FAITS
Le 16 novembre 2022, lors d’un entretien accordé au journal Le Quotidien sur la lutte antiterroriste, j’exprimais une hantise qui me tenaillait depuis quelque temps : voir le Sahel se transformer en un théâtre de confrontation entre puissances rivales, reflétant, sous une autre forme, l’engrenage du conflit russo-ukrainien en Europe.
Au cœur de mon plaidoyer pour une union sacrée et une riposte militaire collective de nos États, je mettais donc conséquemment en garde contre un péril imminent : laisser le champ libre à des crises géopolitiques qui ne sont pas les nôtres.
Sans prétendre à un quelconque don de prescience, le recul historique oblige aujourd’hui à reconnaître la fondation de cette alerte.
Les événements récents ont en effet concrétisé ces craintes. La Russie a massivement renforcé sa présence sécuritaire au Sahel, particulièrement au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES).
En juillet 2024, l’embuscade de Tinzaouatène, au nord du Mali, où des combattants maliens et russes ont subi de lourdes pertes, a révélé des contacts organisés entre les services ukrainiens et certains groupes rebelles. Documentés par Le Monde et Reuters, ces faits expliquent la rupture par Bamako de ses relations diplomatiques avec Kyiv.
Au Niger, les événements de fin août ont envoyé un signal tout aussi explicite : des éléments de l’Africa Corps ont apporté une aide
terrestre et aérien aux forces fidèles au pouvoir, une intervention rapportée par les médias internationaux et confirmée à Niamey par la diplomatie russe.
Par ailleurs, l’enquête publiée ce 12 septembre 2026 par CNN met en lumière la présence au Mali de spécialistes ukrainiens en maniement de drones venus former des groupes opposés aux forces russes, tout en évoquant des bifurcations vers la Libye et le Soudan.
Tout cela sans compter la profusion ( sur Facebook ), de publications de plus en plus documentées sur la question
Le constat s’impose sans bavure : la confrontation russo-ukrainienne projette désormais ses ramifications au cœur d’un Sahel déjà meurtri par le terrorisme et fragilisé par d’intenses fractures politiques et sociales.
Voilà le piège redouté : au lieu de maîtriser ses propres conflits, notre région devient ( à grand coup humain, économique et social ), un terrain d’expérimentation tactique pour des puissances extérieures.
Le pire serait de laisser s’installer cette logique de guerre par procuration, où des agendas géopolitiques tiers viennent étouffer et même aggraver nos propres tragédies locales.
Cette escalade doit nous rappeler une vérité historique universelle , que nous ressassons sans relâche : la guerre ne règle pas loin de là les problèmes, elle en crée de nouveaux. De Clausewitz aux avertissements d’Amadou Hampâté Bâ, l’Histoire enseigne que l’option militaire aveugle provoque toujours des effets indésirables, prolonge l’instabilité et nourrit de nouveaux cycles de violence.
Comme le dit Nelson Mandela, les armes ne sauraient construire ce que seul le dialogue politique peut consolider ; et la sagesse populaire africaine nous le rappelle avec vigueur: « Pour se réconcilier, on n’apporte pas un couteau qui tranche, mais une aiguille qui coud. »
Si la défense de nos populations et le combat contre les groupes armés restent impératifs, aucune puissance militaire étrangère, quelle que soit sa puissance, ne pourra restaurer la concorde nationale ni résoudre à notre place nos ruptures internes.
Le dialogue, la cohésion sociale et la recherche concertée de solutions politiques ne sont pas de simples alternatives à la sécurité : ils en constituent la condition sine qua non et disons même leur sève nourricière.
Une nation divisée devient une proie facile pour les ingérences. Une nation rassemblée sur l’essentiel préserve sa souveraineté calibrée et pragmatique, tout en maîtrisant le choix de ses alliances.
L’alerte de 2022 doit ainsi nourrir une prise de conscience collective : empêcher que le Sahel ne serve de champ de bataille par procuration, après avoir été imaginé comme poubelle de choix, ou en tant que déversoir de déchets atomiques et toxiques. Il est encore temps de conjurer ce destin : défendre nos États sans les aliéner notamment aux guerres d’autrui, combattre le terrorisme sans abdiquer la diplomatie, et rebâtir ensemble les chemins de la réconciliation nationale.
C’est là que réside, dans le monde d’aujourd’hui, une véritable conception de la souveraineté : une souveraineté lucide, capable de défendre la liberté de décision sans nier les interdépendances ni les responsabilités communes.
« Le Sahel doit cesser d’être le terrain de jeu des puissances étrangères. »
Me Hermann Yaméogo
