Home » Immersion patriotique obligatoire : attention à la traitrise ! ( Jonas Hien)

Ouagadougou, 27 août 2026. Le soleil décline sur le stade du 4 août. Ils sont des milliers, jeunes pour la plupart, à se tenir là, après plusieurs semaines passées loin de leurs habitudes quotidiennes. Ils ont quitté les salles de classe, les familles, les amis, les téléphones et, pour certains, une certaine insouciance propre à l’âge. Ils repartent avec autre chose : une expérience collective et, surtout, un message. Celui que le Président du Faso, le Capitaine Ibrahim Traoré, leur a adressé à l’occasion de la clôture de la deuxième promotion de l’immersion patriotique obligatoire. Le Président n’a pas parlé seulement aux jeunes présents dans le stade. Il a parlé à toute une société.

Il a parlé du patriotisme. Il a parlé de la traîtrise. Il a parlé de la nécessité, pour chaque Burkinabè, de prendre conscience de sa responsabilité dans le destin collectif. Et lorsqu’il annonce la création prochaine de Centres nationaux d’immersion patriotique volontaire ou obligatoire, le message prend une dimension encore plus large : l’immersion ne sera plus seulement une étape imposée à une catégorie de jeunes. Elle deviendra un instrument permanent de formation du citoyen. Derrière cette annonce se dessine donc une interrogation essentielle : quel citoyen faut-il former pour construire le Burkina Faso de demain ?

Jonas Hien

 

Allons par chaque message livré par le Président. Le « patriotisme ». Dans ce contexte révolutionnaire, ce mot est revenu avec force. On le retrouve dans les discours, les chansons, les cérémonies officielles et les moments de mobilisation nationale. Mais dès que l’on quitte le terrain des symboles, on peut bien se poser une question : qu’est-ce qu’être patriote dans la vie réelle ?
La réponse ne se trouve pas seulement dans le fait d’aimer son pays. Aimer son pays est important. Mais le véritable patriotisme commence lorsque cet amour produit un comportement. Le patriote ne se contente donc pas de dire qu’il aime son pays. Il se demande ce qu’il peut et ce qu’il doit faire pour son pays.

Il respecte les biens publics et privés parce qu’il sait qu’il appartient à toute la communauté. Il travaille avec sérieux parce qu’il comprend que le développement de son pays ne doit pas se construire avec la paresse. Il refuse la corruption parce qu’il sait que l’argent public détourné prive la collectivité d’une école, d’un centre de santé, d’une route ou d’un service essentiel. Il protège son environnement. Il respecte son prochain.

Il refuse les divisions. Il accomplit correctement son travail. Il transmet son savoir. Il produit lorsqu’il en a la capacité. En somme, il contribue à la vie de sa communauté. Le patriotisme devient alors une pratique quotidienne. C’est précisément ce qui donne du sens à l’insistance du Président du Faso.

Dans un pays confronté à une crise sécuritaire profonde et engagé dans une recherche de souveraineté, le patriotisme ne peut pas être considéré comme une simple vertu morale parmi d’autres. Il devient une question de cohésion nationale et de responsabilité collective. Car un pays peut avoir des ressources naturelles, une jeunesse nombreuse, des cadres compétents et une armée courageuse mais si ses citoyens ne partagent pas un minimum de conscience du destin commun, ces forces peuvent être dispersées. La souveraineté commence donc aussi dans les consciences.
Mais pourquoi il faut toujours rappeler au citoyen qu’il doit être patriote ? C’est parce que le patriotisme ne va pas de soi. On ne peut pas présumer que tout le monde est patriote !
En effet, une Nation peut être juridiquement constituée et pourtant souffrir d’un déficit de sentiment collectif. Les individus peuvent vivre sur le même territoire sans avoir véritablement le sentiment de poursuivre un destin commun. Or, dans les périodes difficiles, cette conscience devient particulièrement importante. Lorsque le pays traverse une crise, chacun est appelé à dépasser ses intérêts immédiats.

Le commerçant doit continuer à faire vivre l’économie en évitant des fraudes qui fragilisent l’économie nationale et donc ralentit le développement. Le producteur doit continuer à produire. L’enseignant doit continuer à transmettre le savoir dans la conscience professionnelle. Le fonctionnaire doit continuer à servir les usagers, également dans la conscience professionnelle. Le journaliste doit informer avec responsabilité et engagement pour la cause de son pays. Le chercheur doit mettre ses connaissances au service du pays. Le jeune doit se former et se préparer à prendre la relève pour continuer la défense de la cause du pays. La question patriotique est simple : que faisons-nous, chacun à sa place, pour que le Burkina Faso soit plus fort demain qu’il ne l’est aujourd’hui ? C’est cette interrogation que l’immersion cherche, entre autres objectifs, à faire naître chez les jeunes.

La deuxième promotion des appelés à l’immersion patriotique a concerné plus de 65 000 nouveaux bacheliers et s’est déroulée sur une période de trente jours. Les autorités ont présenté l’immersion comme un cadre destiné à renforcer le patriotisme, le civisme, la discipline, la cohésion sociale et le sens des responsabilités. Mais une formation patriotique n’a de valeur que si elle dépasse la période passée au centre de formation. Le véritable test commence au retour. Le patriotisme se vérifie après le retour à la maison. Imaginons un jeune qui revient de son immersion. Il a appris à vivre en groupe. Il a découvert la discipline collective. Il a appris l’histoire de son pays et des sacrifices consentis par les générations passées. Mais que fait-t-il une fois de retour de l’immersion ? Il jette des déchets dans la rue, détruit des biens publics, méprise son voisin, refuse de travailler sérieusement ou diffuse volontairement de fausses informations susceptibles de provoquer des tensions. Peut-on dire que l’immersion a atteint son objectif ? La réponse est évidemment non.

C’est pourquoi la réussite de l’immersion patriotique ne doit pas être évaluée uniquement par le nombre de jeunes formés mais par les comportements qu’elle contribue à changer. Un jeune qui sort d’un centre d’immersion patriotique avec davantage de discipline, de respect pour les autres, de conscience de ses devoirs et de volonté de servir la collectivité constitue déjà un résultat. Mais si cette transformation disparaît quelques semaines après la fin de la formation, l’effort perd une grande partie de sa portée. L’enjeu est donc de transformer une expérience de trente jours en une culture de toute une vie.

Après le patriotisme, le Président du Faso a insisté sur un autre terme beaucoup plus lourd: la traîtrise. Le mot est fort parce qu’il touche à la confiance. Dans toutes les sociétés, la confiance est une matière première essentielle. Une famille ne fonctionne pas sans confiance. Une équipe ne fonctionne pas sans confiance. Une armée ne fonctionne pas sans confiance. Un État ne peut pas durablement fonctionner sans un minimum de confiance entre ses institutions et ses citoyens. La traîtrise est précisément une rupture de cette confiance. Dans le sens politique et patriotique, la traitrise renvoie à un comportement qui porte atteinte aux intérêts fondamentaux d’une Nation au profit d’intérêts particuliers, extérieurs, étrangers. Le traitre c’est celui est prêt à vendre son pays. Il préfère l’ennemi, il préfère l’esclavage. Que son pays disparaisse, ce n’est pas son problème ! Il croit que son dominateur peut être son sauveur ! paradoxe non !

Dans un contexte de guerre et de fortes tensions géopolitiques, une telle question devient particulièrement importante. Mais il faut ici faire une distinction essentielle afin que certains ne fassent pas de confusion entre être en désaccord avec une politique qui n’est pas, en soi, être traître.
Une société saine doit pouvoir accepter la critique, le débat et la contradiction dès lors qu’elle vise à faire améliorer ce qu’on fait déjà. Ainsi, un citoyen peut contester une décision publique tout en restant profondément attaché à sa patrie. La traîtrise doit donc être comprise à partir d’actes concrets de déloyauté à la Nation. Elle n’est donc pas à confondre à une opinion différente. Cette clarification est fondamentale afin que demain on n’entende pas des murmures du genre «quand tu critiques, on te qualifie de traitre ». Certains de ceux qui sont hors du pays, qui souffrent là-bas pour avoir à manger, aiment ça ! Il déforme tout pour que le Blanc soit content et leur offre un bol de bouillie.

Quand une Nation est en situation de crise aigüe, on ne peut pas admettre la traitrise. On ne peut pas permettre que ceux qui ont la responsabilité de servir la Nation utilisent leur position contre elle. Mais combattre la traîtrise ne signifie pas seulement rechercher et sanctionner ceux qui auraient effectivement franchi cette ligne. Cela signifie aussi prévenir. Et la meilleure prévention commence par la formation. Un citoyen qui connaît l’histoire de son pays, qui comprend ses intérêts stratégiques, qui sait identifier les manipulations, qui connaît ses droits et ses devoirs et qui possède un esprit critique est plus difficile à instrumentaliser. L’éducation patriotique devient ainsi une forme de protection de la Nation.

Il ne suffit pas de dire au citoyen : « aime ton pays. Ne soit pas traitre ». Il faut lui apprendre pourquoi il doit le défendre, comment il peut le servir et où se situent ses responsabilités. C’est ici que l’annonce des Centres nationaux d’immersion devient importante et intéressante. Jusqu’à présent, l’immersion patriotique a surtout été associée aux nouveaux bacheliers. L’annonce de Centres nationaux permettant une immersion volontaire ou obligatoire ouvre une autre perspective. Imaginez désormais un espace où pourraient se retrouver, à différents moments de leur vie, des jeunes, des travailleurs, des responsables associatifs, des fonctionnaires, des entrepreneurs ou d’autres citoyens désireux de mieux comprendre les enjeux et les défis de leur pays.

L’immersion ne serait plus alors uniquement un moment de transition entre le baccalauréat et les études supérieures et à la vie active. Elle deviendrait une école permanente de citoyenneté. C’est là toute la portée de cette annonce du Président du Faso. Et il faut saluer le sens d’imagination du Président. J’ai commencé à me demander si ses ancêtres n’ont pas été formés à Gaoua, à une immersion Lobi, Dagara, Birifor, Djan, Gan, Pougouli, Touni, en tout cas dans cette région-là ! Il a la réflexion facile comme les gens de là-bas ! Bref, je continue l’enquête. Un État qui veut transformer durablement la société ne fait pas seulement des réformes. Il doit aussi travailler sur les mentalités, les comportements et la conception que chaque citoyen se fait de son rôle. Former un citoyen, c’est préparer l’avenir de l’État.

Un État ne vit pas seulement à travers ses administrations, ses lois ou ses bâtiments administratifs. Il vit à travers les hommes et les femmes qui le font fonctionner. Un mauvais citoyen peut désaxer une bonne politique publique. Un fonctionnaire indifférent peut rendre inefficace une réforme. Un citoyen responsable peut, au contraire, amplifier l’action de l’État. Voilà pourquoi l’éducation citoyenne possède une portée stratégique. Dans une dynamique politique portée par les autorités comme celle de la Révolution progressiste populaire, la question devient encore plus importante : quel type de citoyen doit accompagner la transformation recherchée ? Un citoyen passif ? Un citoyen qui attend tout de l’État ? Ou un citoyen conscient de ses droits mais également de ses devoirs, capable de travailler, de produire, de proposer, de contrôler et de contribuer à la construction collective ?

Des soldats traitres arrêtés au Niger

L’immersion patriotique peut contribuer à cette ambition. Un centre d’immersion patriotique peut être un lieu de discipline. La discipline est importante. Mais elle ne suffit pas. Former un citoyen ne consiste pas seulement à lui apprendre à se lever tôt, à respecter les consignes ou à vivre en collectivité. Il faut également lui donner les moyens de comprendre son pays. Exemples : Pourquoi le Burkina Faso cherche-t-il à renforcer sa souveraineté ? Quels sont ses principaux défis économiques ? Pourquoi les ressources naturelles constituent-elles à la fois une opportunité et un enjeu de souveraineté ? Pourquoi la cohésion sociale est-elle indispensable ? Quels sont les droits et devoirs du citoyen ? Comment fonctionne l’État ? Quelle est l’histoire du pays ? Quels sacrifices les générations antérieures, nos ancêtres ont-elles consentis ?

Comment les jeunes peuvent-ils participer au développement national ? Voilà autant de questions auxquelles une véritable immersion citoyenne devrait permettre de réfléchir. Beaucoup de ces questions sont enseignés déjà à l’immersion des bacheliers. Les centres annoncés à venir devra les prendre aussi en charge. L’objectif ultime ne devrait donc pas être de fabriquer des citoyens qui répètent correctement un discours. Les citoyens formés doivent désormais être des citoyens qui comprennent, qui réfléchissent, qui agissent et qui maîtrisent les grandes figurent africaines. Il faut sortir des citations d’auteurs des années 1 500 ; 1 800 alors qu’on est incapable de connaître le nom d’un grand guerrier africain, d’un grand écrivain africain, d’un grand professeur africain, d’un grand journaliste africain, d’un grand docteur africain, d’un grand chef traditionnel africain, d’un grand officier africain, d’un grand soldat africain, d’un grand producteur africain, etc. Moi, je salue déjà l’idée des centres nationaux d’immersion. Ces centres pourront devenir des grandes écoles de la Nation.

Il existe également une autre dimension, moins visible mais tout aussi importante. Dans un pays marqué par sa diversité culturelle et géographique, les citoyens ne se connaissent pas toujours suffisamment. Le jeune de Ouagadougou a une connaissance limitée des réalités d’une autre Région. Celui du Sahel connaît peu de choses sur la vie quotidienne dans le Sud-Ouest du pays (le Djôrô). Celui de l’Est (je sors du nouveau découpage pour qu’on se comprenne bien) a une perception différente de celui de la Boucle du Mouhoun. Les centres nationaux d’immersion peuvent créer des rencontres et des occasions pour combler ces insuffisances. Ces centres permettront à tous les Burkinabè de découvrir leurs différences, de comprendre leurs ressemblances et leurs différences culturelles. Ils comprendront ainsi qu’au-delà de leurs appartenances locales, ils ont quelque chose très fort en commun : ils sont tous Burkinabè, tous des frères et sœurs. Ils doivent s’aimer Tous. Le problème de l’Est doit être le problème du Sahel, du Nord, de l’Ouest, du Sud et vice-versa. C’est ce qu’on appelle l’Etat-Nation. Nous ne sommes pas encore arrivés à construire l’Etat-Nation. Les centres nationaux d’immersion patriotique doivent y contribuer fortement.

Le capitaine Ibrahim TRAORE

Je vois donc ces centres comme des espaces de transmission de la mémoire nationale, d’éducation civique, de formation à la responsabilité, de brassage social et de renforcement de la cohésion. Un citoyen patriote n’est donc pas nécessairement celui qui applaudit toujours. C’est celui qui, même lorsqu’il critique, reste attaché à l’intérêt de sa Nation et agit de bonne foi. La fin d’une immersion patriotique doit être un nouveau comportement à vie. On attend les nouveaux citoyens à l’œuvre dans leur capacité à défendre les intérêts de la Nation sans perdre leur esprit critique.

Jonas Hien

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