Depuis quelques temps, un mot revient de plus en plus dans le langage officiel au Burkina Faso : « Camarade ». On l’entend dans les discours, dans les cérémonies et surtout dans les communications de l’administration publique. Pour certains, ce mot paraît nouveau. Pour d’autres, il rappelle une période de notre histoire : celle de la Révolution Démocratique et Populaire (RDP) de 1983 conduite par le Capitaine Thomas Sankara.

Mais on constate parfois une mauvaise compréhension de cette appellation. Certains assimilent le mot « Camarade » à la « camaraderie ». Ainsi, un jeune hésite à appeler un aîné ou une personne âgée « Camarade » car il ne sait pas quel effet cela pourrait produire. Il faut donc comprendre que « Camarade » ne veut pas dire « camaraderie ». Ce n’est pas la même chose. Il est donc utile de s’arrêter sur ce mot afin de comprendre ce qu’il signifie dans le contexte révolutionnaire actuel afin de désamorcer certaines réticences ou certains qui refusent qu’on les appelle « Camarade ».
Le mot « Camarade » est une appellation qui porte une idée. Dans le langage courant, il peut désigner une personne avec qui on partage une activité, une classe, un travail, un corps de métier ou un engagement. Mais dans un contexte politique, syndical ou révolutionnaire, le mot prend une dimension particulière. Au Burkina Faso, pendant la Révolution Démocratique et Populaire, le terme « Camarade » faisait partie du vocabulaire politique de l’époque. Il exprimait notamment la volonté de réduire les distances symboliques entre les citoyennes, les citoyens, entre les gouvernants et les gouvernés et rappeler l’existence d’un destin collectif.
Cette logique réapparaît aujourd’hui dans le cadre de la Révolution progressiste populaire (RPP) sous la conduite du Capitaine Ibrahim Traoré. Le Premier Ministre a instruit les membres du gouvernement et les institutions d’harmoniser l’usage du terme « Camarade » dans les correspondances administratives, les prises de paroles et les discours officiels. Il s’agit de dire que le langage officiel doit refléter l’esprit d’égalité, de fraternité combattante et de solidarité active entre les dirigeants et le peuple.
Autrement dit, lorsqu’une autorité ou une personne dit « Camarade Président », « Camarade Ministre », « Camarade Directeur » ou « Camarade Citoyen », elle ne dit pas que toutes les personnes concernées ont la même fonction, le même pouvoir ou les mêmes responsabilités. Non, ce n’est pas ce que cela veut dite. Elle utilise une appellation qui rappelle leur appartenance à une même Nation, à une même communauté nationale et, dans le cadre révolutionnaire, leur engagement dans un même processus collectif.
Le terme « Camarade » ne veut donc pas dire que nous avons le même rang. C’est ici que se trouve l’une des principales sources de confusion. Dire « Camarade » ne signifie pas que le Ministre et l’agent qu’il supervise occupent le même poste. Cela ne signifie pas non plus que le Directeur et le chauffeur, le Gouverneur et le citoyen, le chef de service et son collaborateur ont les mêmes responsabilités administratives. Non, ce n’est pas ce que ça veut dire. Tout le monde est « Camarade » mais les fonctions restent différentes. C’est pourquoi on précise « Camarade Président », Camarade Ministre », « Camarade Directeur général », etc.
Prenons un exemple simple. Dans une équipe de football, tous les joueurs portent le même maillot mais ils n’occupent pas la même position sur le terrain. Il y a le gardien, des défenseurs, des milieux et des attaquants. Ils portent le même maillot parce qu’ils défendent les mêmes couleurs nationales, mais leurs rôles sur le terrain de jeu ne sont pas identiques.
Le mot « Camarade » peut alors être compris dans cette logique : c’est le même engagement, le même destin commun. Refuser d’être appelé « Camarade » voudrait dire qu’on n’est pas dans le même engagement pour la Nation et qu’on n’a pas le même destin commun. Le même engagement collectif n’efface donc pas la répartition des responsabilités. Dans l’administration, la hiérarchie demeure intacte au fonctionnement de l’Etat. Un Directeur général reste le Directeur général. Un Ministre reste le Ministre. Un agent reste l’agent. Un responsable administratif demeure responsable de ses décisions et de ses actes. L’appellation « Camarade », pour s’adresser à une personne, à un responsable, ne supprime pas la fonction qu’elle exerce. Il faut donc distinguer les deux mots « Camarade » et « camaraderie » que leur proximité peut facilement faire confondre. Je répète, un « Camarade » est une personne que l’on désigne comme partageant un engagement collectif.
La « camaraderie », quant à elle, désigne plutôt une relation de solidarité, de proximité, de bonne entente et surtout de familiarité entre des personnes. Retenez bien « familiarité entre des personnes ». C’est en cela que « Camarade » ne veut pas dire « Camaraderie ». C’est en cela que le Ministre et le Directeur général sont « Camarade » sans entretenir une relation personnelle l’un, l’autre. Je dis bien que le Ministre et le Directeur général sont « Camarade » et non sont des camarades. C’est totalement différent.
Lorsqu’une administration demande à ses responsables d’utiliser le terme « Camarade », elle ne leur demande pas de devenir des amis de toutes celles et de tous ceux auxquels ils s’adressent. Il serait donc dangereux de comprendre l’appellation « Camarade » comme une invite à la familiarité, au tutoiement ou à l’abandon des règles de respect et de discipline. Ces règles demeurent intactes.
Le Burkina Faso est un Etat organisé avec des institutions, des ministères, des administrations, des collectivités territoriales, des forces de défense, des forces de sécurité intérieure, différents corps professionnels. Chaque entité a ses règles. Appeler quelqu’un « Camarade » ne change rien à cette organisation.
Un agent public ne peut pas dire « comme le Ministre et moi, nous sommes «Camarade », il faut que je l’envoie me faire quelques courses. N’gaow ! Vous êtes « Camarade » mais vous n’êtes pas des camarades.
Un soldat qui dit « héï Camarade Colonel, viens vite ici là ! », qu’il ne se mette pas, durant des semaines, dans son sommeil profond, à crier et à répéter « Affirmatif ! », « Négatif ! » obligeant Madame à demander : « c’est quoi « affirmatif », « négatif », chaque fois que tu dors ?
Madame, il a confondu « Camarade » et « camaraderie » au camp !
Jonas Hien

