16 août 2026
Home » Retour sur le passé : Amadé Ouérémi,le Burkinabè qui gouvernait l’ouest de la Côte d’Ivoire

Dans l’enfer du Mont Péko : l’ascension et la chute d’Amadé Ouérémi

Par Marc Topka

De simple ouvrier agricole à chef d’un puissant groupe armé, Amadé Ouérémi a longtemps imposé sa loi dans le parc national du Mont Péko, dans l’Ouest ivoirien. Son nom reste associé à l’occupation clandestine de cette aire protégée et aux violences de la crise post-électorale de 2010-2011. Retour sur une trajectoire qui mêle forêt, cacao, guerre et justice.

Au cœur de l’Ouest ivoirien, le Mont Péko aurait dû rester un sanctuaire de biodiversité. Créé en 1968, ce parc national s’étend sur un vaste territoire forestier entre les zones de Duékoué et de Bangolo. Mais les années de crise ont profondément bouleversé son histoire.

Dans cette forêt progressivement occupée par des exploitants clandestins, un homme va devenir le visage le plus emblématique de cette période : Amadé Ouérémi.

D’un ouvrier agricole au « seigneur » du Mont Péko

Avant de devenir chef de guerre, Amadé Ouérémi était présenté comme un travailleur agricole installé dans l’Ouest ivoirien. Il aurait notamment travaillé dans les plantations avant de pratiquer le métier de vulcanisateur.

La crise politico-militaire déclenchée en septembre 2002 va cependant modifier son parcours.

Alors que l’Ouest du pays devient l’un des principaux théâtres des affrontements, le Mont Péko devient progressivement un espace de refuge pour des populations et des exploitants clandestins.

Avec le recul de l’autorité de l’État dans certaines zones, Amadé Ouérémi consolide sa présence dans la forêt.

Des travaux de recherche consacrés au Mont Péko décrivent ainsi l’implantation progressive d’un véritable système d’occupation clandestine autour de groupes armés et de la culture du cacao.

Une forêt transformée en territoire sous contrôle

Au fil des années, le Mont Péko change de visage.

Des portions de forêt sont défrichées pour faire place aux plantations de cacao. Des pistes sont ouvertes. Des campements apparaissent. L’économie clandestine s’installe.

Amadé Ouérémi devient alors une figure incontournable de cette organisation.

Son influence ne repose plus seulement sur sa présence dans la forêt. Il dispose également d’hommes armés et exerce une forme d’autorité sur les populations installées dans la zone.

Le Mont Péko devient ainsi le symbole d’une situation devenue difficilement contrôlable : une aire protégée de la République, mais où l’autorité de l’État est profondément affaiblie.

Mars 2011 : le Mont Péko sort de l’ombre

La crise post-électorale de 2010-2011 constitue le tournant le plus dramatique de cette histoire.

À la fin du mois de mars 2011, les combats atteignent Duékoué. La ville tombe aux mains des forces favorables à Alassane Ouattara et de leurs supplétifs.

Dans les jours qui suivent, des massacres sont commis contre des populations civiles.

Le rôle exact des différents groupes armés et la chaîne de responsabilités ont longtemps fait l’objet de controverses. Mais Amadé Ouérémi est rapidement identifié comme l’un des acteurs armés présents dans cette séquence.

Lors de son procès, des témoins l’ont directement accusé, lui et ses hommes, d’avoir participé aux violences commises dans le quartier Carrefour. Des images et témoignages ont également été présentés devant le tribunal.

Il faut toutefois rappeler que les responsabilités concernant les violences de Duékoué ne se résument pas à un seul homme : les enquêtes et organisations de défense des droits humains ont documenté des exactions commises par plusieurs camps durant la crise.

Le procès qui devait établir les responsabilités

Arrêté en mai 2013, Amadé Ouérémi est transféré devant la justice ivoirienne.

Pendant son procès, qui se déroule à Abidjan en 2021, l’ancien chef du Mont Péko conteste une partie des accusations et affirme avoir agi sous les ordres de responsables militaires de la rébellion.

La FIDH, partie civile aux côtés de victimes, rapporte notamment qu’Amadé Ouérémi avait reconnu lors de l’instruction avoir agi sous les ordres du lieutenant Coulibaly de Kouibly.

Ces déclarations ont relancé une question essentielle : qui commandait réellement les hommes impliqués dans les violences de Duékoué ?

Mais le tribunal devait avant tout juger l’accusé qui se trouvait devant lui.

Le 15 avril 2021, la sentence tombe

Après plusieurs semaines d’audience, le Tribunal criminel d’Abidjan condamne Amadé Ouérémi à la prison à perpétuité.

Il est reconnu coupable pour des crimes commis contre les populations lors des événements de Duékoué, ainsi que pour des faits de pillage, meurtre et autres exactions retenus par la justice.

Le verdict constitue alors un moment important pour les victimes, qui attendaient depuis dix ans qu’un responsable soit jugé.

Mais il laisse également une interrogation majeure dans l’histoire de la crise ivoirienne : Amadé Ouérémi était-il le seul responsable de la chaîne de commandement derrière les violences de Duékoué ?

Le procès n’a pas apporté une réponse judiciaire complète à cette question.

Une forêt qui porte encore les cicatrices de la guerre

L’histoire du Mont Péko ne se résume pourtant pas à celle d’un chef de guerre.

Elle raconte également comment une guerre peut fragiliser l’autorité de l’État, favoriser l’occupation clandestine d’un espace protégé et transformer une forêt en zone d’exploitation agricole.

Le cacao clandestin a profondément marqué le parc. Des décennies après les premières installations, la question de la restauration écologique reste donc intimement liée à celle de la reconstruction humaine et sociale de l’Ouest ivoirien.

Le Mont Péko demeure ainsi un lieu chargé de mémoire.

Mémoire d’une forêt occupée.
Mémoire d’une guerre.
Mémoire des victimes.
Et mémoire d’un homme qui, pendant des années, avait fini par se croire au-dessus de la loi.

L’histoire et les archives ivoiriennes au rendez-vous avec l’actualité.

Un reportage qui rappelle une réalité : lorsque l’État disparaît d’un territoire, d’autres pouvoirs peuvent chercher à prendre sa place. Au Mont Péko, cette absence a laissé derrière elle des cicatrices environnementales, sociales et humaines qui dépassent largement le destin d’Amadé Ouérémi.

 

Source mémoire d’éléphant

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error: Content is protected !!