À l’heure où les nations rivalisent d’ambition pour renforcer leur compétitivité, accélérer leur industrialisation et affirmer leur souveraineté, un principe essentiel demeure paradoxalement sous-estimé : la gratitude.
Dans l’imaginaire collectif, la gratitude est souvent réduite à un sentiment personnel ou à une simple marque de politesse. Pourtant, les plus grandes traditions philosophiques comme les civilisations les plus durables lui accordent une place centrale. Cicéron écrivait que « la gratitude n’est pas seulement la plus grande des vertus, mais la mère de toutes les autres ». Aristote voyait dans les vertus le fondement de la cité. Confucius rappelait que l’harmonie sociale repose sur la reconnaissance des devoirs réciproques. Les Stoïciens, quant à eux, enseignaient que chaque individu est redevable envers la communauté qui lui permet de grandir.
Toutes ces pensées convergent vers une même évidence : personne ne réussit seul.
Cette conviction irrigue également les sagesses africaines. Nos traditions rappellent depuis toujours que celui qui oublie la source de son eau finit par mourir de soif. Elles enseignent qu’un arbre ne tient debout que grâce à des racines invisibles et que la récolte d’aujourd’hui est toujours le fruit des semences d’hier. Derrière ces images se cache une vérité universelle : la gratitude est la mémoire morale des peuples.
Elle est d’abord une vertu cardinale parce qu’elle cultive l’humilité. Elle nous rappelle que toute réussite individuelle repose sur des contributions souvent invisibles : celles de nos parents, de nos enseignants, de nos collaborateurs, de nos partenaires, de nos institutions et des générations qui nous ont précédés. Être reconnaissant, c’est reconnaître que notre parcours s’inscrit dans une chaîne de transmission dont nous ne sommes qu’un maillon.
Mais la gratitude est également un actif stratégique.
Les économistes évoquent volontiers le capital financier, le capital humain ou le capital technologique. Ils parlent de plus en plus du capital social et du capital institutionnel. Tous reposent, en réalité, sur une ressource encore plus fondamentale : la confiance.
Or la confiance ne se décrète pas. Elle se construit. Elle naît de la loyauté, du respect des engagements, de la reconnaissance des contributions et de la réciprocité. La gratitude nourrit précisément ces mécanismes invisibles qui rendent possibles les coopérations durables.
Une entreprise qui reconnaît sincèrement le mérite de ses collaborateurs fidélise davantage ses talents. Une administration qui valorise l’engagement renforce le sens du service public. Un État qui sait honorer ses chercheurs, ses enseignants, ses entrepreneurs, ses agriculteurs, ses militaires, ses artistes, ses fonctionnaires et tous ceux qui contribuent à son développement construit progressivement une culture de l’excellence et du dévouement.
À l’inverse, l’ingratitude possède un coût économique et politique considérable.
Lorsqu’une organisation s’approprie les réussites sans reconnaître ceux qui les ont rendues possibles, elle détruit progressivement la motivation. Lorsqu’une nation oublie ses bâtisseurs, elle décourage ceux qui pourraient devenir les bâtisseurs de demain. Les talents s’éloignent, les compétences se dispersent, les alliances s’affaiblissent et la confiance s’érode.
En intelligence stratégique, cette réalité est loin d’être anecdotique. Les ressources décisives du XXIᵉ siècle ne sont plus seulement les matières premières ou les infrastructures. Elles sont aussi immatérielles : la réputation, la crédibilité, la confiance, la capacité à coopérer et à fidéliser les talents. Une organisation qui ne sait pas reconnaître ses partenaires finit par les perdre. Une nation qui ne valorise pas ses compétences les voit partir. Une institution qui ne manifeste aucune reconnaissance affaiblit progressivement son propre capital stratégique.
La gratitude devient alors un véritable levier de puissance.
Elle fidélise les compétences. Elle consolide les alliances. Elle réduit les coûts de coopération. Elle favorise le partage des connaissances. Elle renforce le sentiment d’appartenance. Elle transforme des individus compétents en communautés engagées.
À cet égard, le mois d’août revêt une signification particulière pour de nombreux pays africains. Il rappelle les anniversaires de leur accession à l’indépendance. Au-delà des défilés, des discours officiels et des symboles nationaux, ces célébrations devraient être avant tout des moments de gratitude collective.
La souveraineté internationale dont jouissent aujourd’hui nos États n’est pas apparue spontanément. Elle est le fruit des combats menés par des femmes et des hommes qui, dans le contexte de la domination coloniale, ont accepté les privations, les persécutions, les emprisonnements, l’exil et parfois le sacrifice suprême afin que leurs peuples retrouvent leur dignité et leur liberté.
Leur héritage ne se résume pas à un drapeau, à un hymne national ou à un siège aux Nations Unies. Ils nous ont légué la possibilité de décider par nous-mêmes de notre destin collectif. Cette conquête mérite davantage qu’un hommage protocolaire ; elle appelle une véritable reconnaissance.
Être reconnaissant envers les artisans de nos indépendances ne signifie ni sanctifier le passé, ni renoncer à analyser lucidement les insuffisances de l’après-indépendance. La gratitude n’exclut jamais l’esprit critique. Elle rappelle simplement qu’aucune génération ne part de zéro. Chaque génération reçoit un héritage qu’elle a le devoir non seulement de préserver, mais surtout d’améliorer.
C’est pourquoi la meilleure manière d’honorer nos devanciers ne consiste pas uniquement à célébrer leur mémoire. Elle consiste à poursuivre leur œuvre.
Ils ont conquis la souveraineté politique. Il nous appartient désormais de conquérir pleinement la souveraineté économique, industrielle, technologique, alimentaire, énergétique, sanitaire, numérique et financière de nos nations. Le combat pour l’émancipation n’est pas terminé ; il a simplement changé de terrain.
L’industrialisation de l’Afrique, la transformation locale de ses ressources, la maîtrise des technologies, le développement du capital humain, le renforcement de ses institutions et l’affirmation de sa souveraineté économique constituent aujourd’hui le prolongement naturel des combats menés pour l’indépendance.
Les grandes civilisations ne se distinguent pas uniquement par leur richesse ou leur puissance militaire. Elles se distinguent aussi par leur capacité à transmettre, à reconnaître et à valoriser les contributions de celles et ceux qui les construisent. Elles savent que la mémoire n’est pas un regard nostalgique vers le passé, mais un investissement dans l’avenir.
La gratitude est ainsi bien plus qu’une qualité individuelle. Elle est une institution invisible. Elle transforme la mémoire en confiance, la confiance en coopération, la coopération en développement et le développement en prospérité durable.
Au moment où plusieurs nations africaines célèbrent leur indépendance, souvenons-nous que le plus bel hommage que nous puissions rendre à celles et ceux qui ont conquis notre liberté n’est pas seulement de célébrer leur mémoire une fois par an. C’est de bâtir des États plus justes, des institutions plus fortes, des entreprises plus responsables et des économies plus souveraines.
Car une nation qui sait dire merci à ses bâtisseurs prépare déjà ceux qui bâtiront son avenir.
Bonne fête de l’indépendance à toutes et à tous !
Dr Harouna KABORÉ

