Dans le contexte actuel d’appel à la renaissance africaine, il est utile de jeter un regard rétrospectif sur les valeurs de dignité et de souveraineté dans les sociétés traditionnelles et dans les Etats précoloniaux africains. Dans cet écrit, il est question de la compréhension et de la pratique de la dignité et de la souveraineté dans l’Etat moaaga de Busma.
Chez les Moosé de Busma, la dignité est une valeur fondamentale liée à l’existence humaine. La souveraineté est l’essence même de l’Etat moaaga de Busma. Par la lance et par la langue, cette entité politique s’est formée au cours du temps et a fini par s’émanciper du Wubr-tenga. Les peuples de ce royaume ont une idée noble de la dignité et la rattache à leur volonté de pleine souveraineté.
La dignité se définit au Busma comme la reconnaissance de l’intégrité humaine de chaque personne et de chaque groupe humain. Elle est une valeur donnée et reçue.
Comme valeur donnée, chaque personne doit accorder une considération digne à son semblable. Il faut traiter chaque personne avec dignité en respectant son intégrité et sa valeur intrinsèque. Il s’agit de considérer tout être humain comme une personne entière. Il en est de même du comportement des groupes et des communautés vis-à-vis d’autres groupes et d’autres communautés.
Comme valeur reçue, toute personne doit bénéficier d’une attention digne des autres. Elle ne devrait pas se sentir en sous-homme dans ses relations avec les autres. Chaque groupe humain et chaque communauté devrait recevoir un traitement digne de la part des autres groupes humains et des autres communautés.
La dignité exige le respect de la singularité de chaque personne, de chaque groupe humain et de chaque communauté. La prise en compte de la dignité à tous les niveaux permet la complémentarité entre les classes d’âge, entre les catégories de genre, entre les différentes fonctions sociopolitiques et entre les groupes communautaires.
Si la pauvreté peut porter atteinte à la dignité d’une personne, d’un groupe ou d’une communauté, la richesse ne protège pas non plus contre l’indignité. Dans l’éducation traditionnelle moaaga, lorsque les parents conseillent à leurs enfants d’éviter la compagnie de camarades qui viennent de familles riches, c’est pour se prémunir de certains comportements indignes.
L’indignité est comparable à la honte et les Moosé invitent à vaincre la faim par une sorte de résistance et de retenue. La période de disette passe, mais la honte demeure. Pour les Moosé de Busma, l’indignité peut provoquer une déchéance de génération en génération car on peut bien être héritier de la honte de ses ascendants, tout comme on peut partager et vivre durement la honte de sa descendance.
La souveraineté est comprise au Busma comme l’exemple parfait d’indépendance politique et culturelle de l’Etat. Le Busmdi, culture singulière de l’Etat moaaga de Busma, est l’aboutissement de la souveraineté de cette entité politique. Le Busma se suffit à lui-même et peut traiter d’égal à égal avec les autres royaumes. Pour le Moaaga du Busma, la souveraineté est une conquête permanente qui exige des sacrifices. C’est elle qui permet de convoquer l’interdépendance nécessaire entre les Etats précoloniaux. C’est une reconnaissance indispensable à l’existence même du Riungu.
Seuls les princes qui jouissent d’une dignité incontestée et sont capables de reconnaître la dignité de chaque sujet parviennent au trône. Tout en cultivant l’humilité, la dignité est une posture de condamnation de l’humiliation de soi et des autres. « On ne devient pas noble en humiliant les autres », tranche Dr Boubacar Sadou Ly, le fondateur de l’Ecole de la Sagesse à Dori. En d’autres termes, pour être digne, il faut avoir du respect, de la considération et de la courtoisie à l’endroit des autres, peu importe leur position dans la société. La noblesse est le stade suprême de la dignité.
La souveraineté n’est pas une notion importée, elle est une réalité construite patiemment et avec audace par les princes moosé et particulièrement par les Nanambsé du Busma. Il a toujours existé pour les sociétés du Busma une fierté d’être digne et d’être souverain.
La dignité et la souveraineté doivent être enseignées aux plus jeunes et expliquées aux plus âgées. Les Etats précoloniaux africains peuvent offrir des exemples édifiants de dignité des individus, des groupes et des communautés et de souveraineté des entités politiques. Pour la souveraineté, les peuples et les dirigeants des royaumes africains étaient prêts au sacrifice suprême parce qu’elle donne un sens élevé à la dignité.
En s’inspirant de ces réalités historiques, les Burkinabè peuvent mieux assumer leurs revendications de souveraineté et de dignité. Au-delà d’être des valeurs cardinales de l’existence individuelle et collective, la dignité et la souveraineté sont des droits humains fondamentaux. La domination et l’exploitation propres à des ambitions impérialistes constituent un danger contre la dignité des peuples et la souveraineté des Etats. Les mutations géopolitiques en cours au Sahel et en Afrique de l’Ouest mettent en évidence l’exigence de dignité des peuples noirs et la nécessité de souveraineté des pays africains en ce 21ème siècle.
Busm Kéoog-naaba Koobo (Historien)
in La Cohésion 2023
