LES « ORPHELINS » DE SANKARA : L’histoire tragique et oubliée des 600 enfants burkinabè envoyés à Cuba
C’est l’une des pages les plus déchirantes, et pourtant méconnues, de la Révolution burkinabè. C’est l’histoire de 600 enfants, arrachés à la poussière de Ouagadougou pour l’île tropicale de Cuba, porteurs des espoirs de toute une nation, et qui ont vu leur destin basculer un après-midi d’octobre 1987, alors qu’ils se trouvaient à des milliers de kilomètres de chez eux.
Plongée dans le récit de ces enfants que le président Thomas Sankara considérait comme les futurs bâtisseurs du Burkina Faso, et que l’Histoire a brutalement transformés en orphelins politiques.
1. Le projet fou de Thomas Sankara : Façonner l’élite de demain
Nous sommes en 1986. Thomas Sankara, le leader de la Révolution démocratique et populaire du Burkina Faso, entretient une amitié profonde et idéologique avec Fidel Castro, le dirigeant de Cuba. Les deux hommes partagent une vision : pour libérer l’Afrique du néocolonialisme, il faut former sa jeunesse aux technologies modernes.
Thomas Sankara décide alors d’envoyer 600 enfants et adolescents burkinabè (des garçons et des filles âgés de 12 à 16 ans) étudier à Cuba, sur l’Île de la Jeunesse (Isla de la Juventud).
Le choix de ces enfants répond aux principes sankaristes :
– Ils ne sont pas issus de la bourgeoisie ou des familles de ministres, mais sont sélectionnés parmi les familles pauvres, les orphelins et les enfants de paysans des provinces reculées.


– L’objectif est clair : ils doivent passer plusieurs années à Cuba pour devenir ingénieurs, médecins, agronomes ou pilotes de ligne, puis revenir pour développer le Burkina Faso.
En partant, ces adolescents savent qu’ils quittent leur famille pour longtemps, mais ils ont la promesse de leur « père spirituel », Thomas Sankara, qu’un avenir radieux les attend.
2. Le 15 octobre 1987 : Le cataclysme à distance
À Cuba, les enfants s’adaptent à leur nouvelle vie. Ils apprennent l’espagnol à une vitesse impressionnante, étudient d’arrache-pied, découvrent la mer, la salsa, et portent fièrement le nom de leur pays. Thomas Sankara suit de près leurs résultats scolaires.
Puis vient le jeudi 15 octobre 1987.
À Ouagadougou, Thomas Sankara est assassiné lors d’un coup d’État sanglant orchestré par son frère d’armes, Blaise Compaoré.
À des milliers de kilomètres de là, sur l’Île de la Jeunesse, le choc est indescriptible. Les enfants apprennent la nouvelle par la radio ou par les larmes de leurs encadrants cubains. Pour ces adolescents, Thomas Sankara n’était pas seulement un chef d’État : c’était leur protecteur, l’homme qui avait changé leur vie.
Du jour au lendemain, ils comprennent qu’ils sont devenus des « parias ». Le nouveau régime de Blaise Compaoré suspecte ces enfants d’être endoctrinés par le sankarisme et de représenter un danger potentiel à leur retour. L’aide financière que le Burkina Faso devait envoyer pour leur quotidien devient irrégulière, voire inexistante. Les enfants se retrouvent bloqués à Cuba, adoptés par la générosité cubaine, mais politiquement abandonnés par leur propre patrie.
3. La double peine : La chute de l’Union Soviétique
Comme si le traumatisme de la mort de Sankara ne suffisait pas, les enfants vont subir un deuxième coup dur historique au début des années 1990 : l’effondrement du bloc soviétique.
Cuba entre alors dans la terrible « Période spéciale », une crise économique d’une violence inouïe. Les pénuries de nourriture, d’électricité et de médicaments frappent l’île de plein fouet. Les étudiants burkinabè, qui atteignent l’âge adulte et obtiennent brillamment leurs diplômes universitaires, partagent la faim et les privations du peuple cubain. Malgré leurs diplômes de haute technologie en poche, ils manquent de tout.
4. Le retour impossible et le sacrifice d’une génération
À partir de la fin des années 1990, après parfois plus de dix ans passés à Cuba, le retour au Burkina Faso s’organise au compte-gouttes. Mais le retour au pays natal va s’avérer être un second exil, encore plus douloureux.
– Le rejet politique : Sous le régime de Blaise Compaoré (qui restera au pouvoir jusqu’en 2014), les diplômes cubains ne sont pas reconnus par l’administration burkinabè. Un médecin ou un ingénieur formé à La Havane est traité avec suspicion et rejeté des concours de la fonction publique.
– Le décalage culturel : Partis enfants, ils reviennent adultes. Ils parlent et pensent en espagnol, ont adopté les mœurs cubaines et ne maîtrisent plus parfaitement les réalités économiques ou linguistiques locales. Leurs familles, qui attendaient d’eux qu’ils ramènent la richesse, découvrent des jeunes hommes et femmes diplômés mais sans emploi.
– La précarité : Beaucoup de ces anciens « enfants de Sankara » ont fini par dissimuler leur passé cubain pour survivre. Certains sont devenus chauffeurs de taxi, petits commerçants ou vigiles, voyant leurs compétences exceptionnelles en agronomie ou en aviation totalement gâchées. D’autres, désespérés, ont choisi l’exil vers l’Europe ou les États-Unis.
L’héritage actuel : Le devoir de mémoire
Aujourd’hui, ceux que l’on appelle au Burkina Faso les « Cubains » ont la cinquantaine. Après la chute de Blaise Compaoré en 2014, leur parole s’est libérée. Ils se sont regroupés en association pour réclamer justice, la reconnaissance de leurs diplômes et l’indemnisation de leurs années de sacrifice.
L’histoire des enfants de Sankara à Cuba est le symbole tragique des dommages collatéraux des coups d’État militaires. Elle rappelle que lorsque l’on assassine un leader et ses projets, ce sont souvent les rêves et l’avenir de toute une génération d’enfants innocents que l’on brise en même temps.
Connaissiez-vous le destin de ces 600 enfants envoyés à Cuba ? Ce récit montre à quel point les soubresauts de la grande Histoire peuvent bouleverser des trajectoires de vie individuelles.
Reveil-info
Source : Histoire des présidents et rois d’Afrique