VISION DE OUEZZIN COULIBALY SUR LA CHEFFERIE TRADITIONNELLE

Contexte
En 1958, la Loi-cadre accorde une autonomie aux colonies françaises d’Afrique, prélude à leur indépendance. Ouezzin Coulibaly devient chef du gouvernement de la Haute-Volta. Le 20 mai 1958, il présente le programme de son gouvernement, annonçant de vastes réformes pour organiser l’État-nation en construction. Il y précise également sa vision sur le rôle de la chefferie traditionnelle.
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EXTRAIT
On peut se demander quel sera désormais au milieu de ces réformes le rôle de la chefferie traditionnelle ? La question est trop importante pour être passée sous silence.
J’appartiens à une formation politique qui s’est vu accuser, suivant la qualité de l’auditoire, tantôt de détruire systématiquement la chefferie traditionnelle, tantôt, bien, au contraire de s’allier aux chefs pour des raisons tactiques et cela au dépend des paysans.
Il est temps, je crois, de faire justice de ses assertions plus ou moins malveillantes. La politique du conseil de Gouvernement en la matière procède d’un empirisme typiquement africain.
La Haute-Volta est un Territoire dont la structure sociale est très diverse suivant la région qu’on envisage.
A l’Est, s’étend le groupe mossi fortement hiérarchisé dont la cohésion est demeurée très solide et dont la chefferie séculaire s’est parfaitement maintenue jusqu’à nous.
A l’Ouest, que voyons-nous ? Une poussière de cantons que l’on a superposés artificiellement, pour les nécessités de l’administration coloniale, aux villages qui constituent la véritable cellule sociale.

Peut-on sérieusement mettre sur le même plan l’empire mossi et ces groupements inconsistants ? Autant le premier a conservé sa vigueur, autant les seconds ont perdu toute signification.
Autant les chefs mossis ont gardé leur prestige, autant les chefs de cantons de l’Ouest en sont pour la plupart dépourvus.
Quel ascendant d’ailleurs pourraient-ils avoir ?
Ils n’ont souvent aucune attache dans le pays, leur charge leur a été conférée en général pour récompenser de bons et loyaux services qui n’ont aucun rapport avec l’intérêt du pays, puisqu’il arrive même qu’ils ignorent la langue de leur administrés !
J’ajoute que le morcèlement est tel en certains endroits que l’impôt perçu dans le canton permet à peine d’assurer le montant de la rétribution annuelle du chef.
Dans le cercle de Nouna, dix cantons sur dix-sept n’atteignent pas cinq mille habitants.
Certains n’en totalisent pas même mille cinq cents.
Quelles justifications pourrait-on fournir au maintien de telles entités, dépourvues de tradition historique et démunies de ressources ?
Pour toutes ces raisons, le Conseil de Gouvernement a décidé de ne pas procéder en principe au remplacement des chefs de cantons de la région Ouest qui viendraient à disparaitre .
Au fur et à mesure des nécessités, des postes administratifs y seront créés jusqu’à ce que soit obtenu un réseau suffisamment dense.
A l’Est, au contraire, l’évolution du pays ne pourra pas se faire sans le concours de la chefferie Mossi.
Mais elle doit aussi comprendre qu’à notre époque, le temps accélère sa marche et qu’il faut savoir s’adapter, que la routine serait dangereuse et qu’un pays ne peut être guidé dans les voies du monde moderne que par des chefs aux conceptions modernes.
C’est ainsi que nous avons l’intention de choisir parmi les chefs Mossi, jeunes et lettrés, un certain nombre d’entre eux qui participeront au stage de perfectionnement administratif que j’évoquais tout à l’heure.
De ce contact de chefs traditionnels et de fonctionnaires, de formations très différente, mais tous animés de la même foi dans le destin de notre pays, naitront, j’en suis sûr, une estime et une confiance réciproques, gages d’une évolution harmonieuse.
Dans cette évolution, la Chefferie Mossi a un grand rôle à jouer. Les nouvelles institutions issues de la loi-cadre, constituent une promotion que toutes les couches sociales ont vivement ressentie.
Dans le respect et l’honneur du à la chefferie traditionnelle, nous engageons les chefs à prendre la tête du grand mouvement de rénovation qui secoue notre vieille terre d’Afrique.
Ils peuvent être assurés de notre confiante collaboration et ensemble, nous conduirons sans rupture et sans heurt vers leur destin, les hommes dont nous avons la charge.
Et à ceux qui nous objecteraient l’exemple de certains Territoires où des solutions brutales ont prévalu, quant au problème de la chefferie, nous répondrons que nous ne sommes pas qualifiés pour décider de la légitimité de ce qui se passe ailleurs. Mais nous disons qu’à des systèmes sociaux différents, des solutions différentes.
Nous revendiquons le droit de trouver par nous-mêmes, les moyens propres à assurer dans le calme l’évolution de notre pays.
Je ne voudrais pas en terminer avec l’évocation des problèmes politiques sans affirmer une nouvelle fois l’intérêt que nous portons à la formation des collectivités municipales, partout où une agglomération suffisamment dense en fournit la base nécessaire. Je sais que notre Territoire est de ce point de vue fort en retard sur la plupart de ses voisins. La raison en est ici encore dans la modicité de nos ressources. La création de communes mixtes a cependant été mise à l’étude et, trois municipalités viennent d’être créées par le Conseil de Gouvernement : ce sont Banfora, Ouahigouya et Koudougou.
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Extrait discours programme de Ouezzin COULIBALY vice-président du conseil de gouvernement du territoire de Haute Volta prononcé devant l’Assemblée territoriale de HV
le mardi 20 mai 1958
Reveil-info
Source : Archives Burkina
