LE CAPITAINE ET SON LIEUTENANT DES TENEBRES
1899, Il y’a 120 ans, le capitaine Paul Voulet et le lieutenant Julien Chanoine, ces deux officiers français ont commis les crimes les plus barbares pour la pénétration coloniale. Allant de la conquête du pays mossi jusqu’au confin du Tchad, dans une sorte d’équipée infernale et mortifère.
Comme le disait la presse de l’époque : » ils ont été plus sauvages que les sauvages » dans la cruauté.
L’Odyssée sanglante de cette colonne prit fin comme elle a commencé, dans le sang: Voulet et Chanoine sont exécutés les 16 et 17 juillet 1899 par leurs propres tirailleurs qui se sont mutinés face aux dérives incontrôlables de leurs chefs.
Après enquête, les autorités de la métropole mirent tout sous le coup d’une folie subite de ces officiers. Un mal mental au nom bizarre de « soudanite aiguë ».
Une page sombre et sanglante de la colonisation française qui est minimisée dans les manuels d’histoire.
A lire ci-dessous une interview de l’historien congolais Elikia M’bokolo sur le sujet.
Karim Delabola
« La terreur, élément constitutif du système colonial »
un entretien avec Elikia M’Bokolo, historien (Ecole des hautes études en sciences sociales)
« L’affaire Voulet-Chanoine a-t-elle laissé des traces en Afrique ?
Elles ne sont plus physiques, mais elle restent dans les esprits. Une mémoire orale populaire, plus ou moins précise, et une mémoire au niveau des élites, plus élaborée, se sont transmises. Les deux ont été reprises par les historiens. La mission Voulet-Chanoine est devenue le symbole de la conquête coloniale, son paroxysme. L’ensemble des Africains se sont appropriés l’événement. Dès l’école primaire, on apprend. Tantôt on insiste sur la violence coloniale, tantôt sur la résistance à cette violence, évidemment plus glorieuse pour le continent africain.
Y a-t-il eu d’autres affaires Voulet-Chanoine oubliées par la suite ?
Il y en a « un paquet ». Au traité de Versailles (1919), les Allemands ont été jugés indignes de coloniser : on les a privés de colonies. Mais les autres nations aussi ont été très dures. Côté français, durant l’époque terrible de la colonisation (1890-1905), il y eut au Congo, qui était exploité en « concessions », l’affaire Gaud et Toqué. Ces deux administrateurs s’étaient amusés, un 14 juillet, à mettre des grenades au cou d’un Noir et à le faire sauter.
Ce fut un énorme scandale. De telles violences étaient constitutives du système colonial.
C’est vrai, on était ou on pouvait devenir « fou » en Afrique (la « soudanite »), mais le système encourageait les dérives.
La résistance africaine est non pas niée, mais peu connue des Français…
La propagande coloniale mettait en avant la résistance de grands chefs (comme Samory Touré) censés s’opposer à la diffusion de la civilisation. Dans ce cas, la « théorie » était simple : on tue le chef et la résistance s’arrête.
Mais là où il n’y avait pas d’Etats constitués, existait une autre résistance, à laquelle se heurtèrent justement Voulet-Chanoine, celle du peuple, des petits chefs locaux : c’est le cas de la reine Sarraounia, devenue ensuite un véritable mythe. Celle-ci défend les sociétés rurales à la fois contre l’emprise des Etats et la colonisation. »
De la conquête coloniale – horreur suprême – et de la résistance qu’elle a provoquée est sortie l’Afrique d’aujourd’hui : voilà ce qu’on apprend aux enfants africains. Une conquête faite par des étrangers blancs et noirs (les « tirailleurs ») au comportement « anormal », puisqu’ils tuaient, alors que, dans les guerres de voisinage, on se « contentait » de conquérir des territoires et d’assujettir. Ce qui n’empêche pas aujourd’hui, à propos de la démocratisation, de voir ressurgir les conflits d’autrefois : Samory est une figure prestigieuse en Guinée, mais négative dans le nord de la Côte d’Ivoire.
La colonne Voulet-Chanoine ne compte que huit Blancs…
C’est le même schéma partout. Il y a une division du travail. Aux officiers blancs, la « gloire » de la conquête. On dit, en France, « nos » soldats mais 90 % à 99 % d’entre eux sont africains, recrutés au départ au Sénégal comme « tirailleurs », puis sur place au fur et à mesure que la conquête avance, et chargés du « sale boulot » (pillage, destruction de récoltes). C’est pourquoi l’intégration africaine pose des problèmes encore aujourd’hui. De la colonisation, nous avons hérité la balkanisation territoriale, mais aussi psychologique : l’ennemi, c’est aussi, et même plus, l’autre Africain.
Quel a été le coût humain de l’expédition Voulet-Chanoine ?
Sans doute quelques milliers de morts. Mais ces régions peu peuplées du Sahel ont connu au même moment une grande sécheresse et une terrible épizootie de peste bovine, liée à l’avancée de la conquête. Si on additionne l’ensemble, les pertes sont bien plus lourdes.
L’affaire Voulet- Chanoine est-elle une « bavure » ou un épisode de la violence « ordinaire » ?
C’est le système qui est comme cela, surtout à cette époque (1880-1920). Il faut conquérir et cela doit coûter le moins cher possible. Il faut » épargner le sang et l’or de la France » . Et la meilleure façon d’y parvenir, c’est la terreur sur place. Tocqueville, vers 1845, à propos de l’Algérie, s’était déjà inquiété que des soldats soient formés à la barbarie : qu’arriverait-il s’ils revenaient en France ? Mais à la fin du siècle, l’opinion considère que si on ne fait pas la conquête, ce sont les Anglais ou les Allemands qui rafleront la mise. Cette énorme contradiction, entre le discours civilisateur et la violence sur le terrain, a été relevée par Péguy, Jaurès, Gide.
A propos de la colonisation, certains parlent de génocide. Qu’en pensez-vous ?
A certains moments, c’est un terme qu’on peut utiliser. A d’autres, non. Côté français, en Afrique de l’Ouest et centrale, il y a une surmortalité, les victimes ne meurent pas en raison de leur « genre », mais à cause d’un système, et parmi ceux qui tuent il y a des Noirs. La colonisation allemande entraîne des massacres (peut-être 800 000 à 1 million de morts), notamment en Namibie, sous le gouverneur Von Trotha. Dans le Congo de Léopold II, la mise en oeuvre d’un système d’exploitation (ivoire, caoutchouc) a conduit à des pratiques de génocide : on coupe les mains, les oreilles, on brûle les villages.
Existe-t-il des textes exterminatoires ?
Pas dans la colonisation française, ni léopoldienne, à ma connaissance. Mais dans l’Allemagne de Guillaume II, il y a des discours enflammés qui évoquent la destruction d’une race : nous sommes dans la problématique du génocide.
Aimé Césaire parle de la violence coloniale comme d’un « poison instillé dans les veines de l’Europe ». Est-elle à la source des totalitarismes du XXe siècle ?
Une école historique, au temps de la RDA, s’est penchée sur les origines des hauts gradés de l’armée nazie. Elle a constaté que certains de ces hommes, issus des milieux prussiens, avaient eu un père, un oncle, directement associés à des crimes commis dans le Sud-Ouest africain et au Tanganyika. »
En Afrique même, nous n’avons pas fini de payer le prix des violences coloniales. Une culture de l’armée s’est installée. Idi Amin Dada a été soldat de l’armée anglaise qui écrasa la révolte des Mau Mau dans les années 50.
Et, dans l’armée qui réprime à Madagascar en 1947, puis en Indochine, il y a peu d’officiers français et beaucoup de troupes coloniales.
Des hommes comme Bokassa ou Eyadema ont ensuite développé dans leur pays un instinct de mort. L’horreur actuelle au Sierra Leone, au Liberia, les mains et les bras coupés, rappellent 1890. Le système dans lequel on tue les gens en les faisant souffrir découle de ces années terribles de la colonisation, époque appelée au Congo le « temps des exterminations ».
Pourquoi cette violence extrême du colonisateur ?
Les idées racialistes ont forcément joué. Un théoricien disait : il faut expulser [de la métropole] la violence des classes « dangereuses » et lui permettre de se débrider ailleurs. Là-bas, l’individu, livré à lui-même, transgresse tous les interdits. C’est le thème d’ Au coeur des ténèbres de Conrad (1899). En Europe, au XXe siècle, on osera transgresser parce qu’on l’a déjà fait en Afrique. »
Propos recueillis par Thérèse-Marie Deffontaines et Régis Guyotat.
Source :histoirecoloniale.net

