On murmure que le Burkina Faso, le Mali et le Niger pourraient quitter la zone franc CFA pour battre une monnaie commune. Est – ce réaliste ou utopique ?
Depuis qu’un nouvel ordre politique s’est installé, à Bamako, Niamey et Ouagadougou, ce n’est plus l’entente cordiale ou le parfait amour avec Paris. Les trois pays qui constituent l’Alliance des Etats du Sahel (AES) pourraient quitter la zone franc CFA qui existe depuis 1945 et regroupe une dizaine d’Etats d’Afrique francophone, la Guinée Bissau et la Guinée Equatoriale. Dans un article précédent que nous avions consacré au 70ème anniversaire du début de la guerre d’indépendance en Algérie, nous affirmions de façon péremptoire et sans prendre de gants, que tous les économistes sont d’accord pour dire que le franc CFA n’est pas une monnaie même s’il permet de faire des échanges.
Nous avions été gentiment interpellés par des amis sincères sur cette affirmation aussi abrupte et solennelle.
« Vous n’êtes pas un économiste pour être aussi catégorique sur cette question très sensible qui relève à la fois de la science et du politique ». En outre, m’ont-ils dit, « vous ne pouvez pas non plus affirmer ex cathedra que tous les économistes sont d’accord pour dire que … »
Ils ont raison de nous reprocher notre dogmatisme. Néanmoins, nous disons en paraphrasant un penseur, que l’économie est une science trop sérieuse pour qu’on la laisse dans les seules mains des hommes politiques et des économistes avec leurs querelles d’écoles comme cela se voit dans toutes les sciences humaines. On ne saurait donc nous disqualifier pour parler d’économie dans les limites bien comprises de que ce nous en savons. Le citoyen lambda restera de marbre quand on lui parlera de Keynésianisme, des thèses de David Ricardo, d’Adam Smith du Petit livre rouge de Mao, et celles plus récentes de Raymond Barre, de Samir Amin et bien d’autres. Il n’aura pas non plus un grand intérêt pour la macroéconomie, la cotation en bourse ou la stagflation. Dans le meilleur des cas, il aura une connaissance sommaire ou caricaturale du marxisme-léninisme « koutripoui » ou cultive on va partager. De nombreux hommes politiques se réclament d’ailleurs vaguement de cette idéologie sans avoir lu une seule phrase du « CAPITAL » qui en est sa matrice. Ils se limitent généralement au « Manifeste du parti communiste » ou à « Que faire ? » de Lénine qui se lisent plus facilement ou à quelques vulgates du genre .Ce qui est largement insuffisant. Reconnaissons à leur décharge que le « CAPITAL », avec ses deux tomes est très touffu et sa lecture est hermétique par endroits avec ses démonstrations mathématiques. Par contre, parlez clairement à notre citoyen lambda de ce qui touche directement son économie domestique, son portefeuille et son « Nansongô » du plat quotidien ou d’autres problèmes existentiels par exemple. Vous aurez en ce moment devant vous un autre homme avec tous ses organes de sens aux abois. En lui, s’exerce alors toute la tyrannie de Mammon et ses nombreuses cohortes de besoins plus ou moins nécessaires qu’ils engendrent.
Il y a trente(30) ans, tous les Burkinabé de notre génération et toute celle de la zone CFA, se souviennent amèrement d’un certain 14 février 1994.
D’abord murmuré pendant près d’un an, démenti, et remurmuré , puis …pan ! Le franc CFA fut dévalué de 50% par la seule volonté de la France avec Jacques Delors et Michel Camdessus à la manœuvre. C’est alors que beaucoup parmi nous comprirent que cette monnaie n’était pas vraiment la nôtre. Nous n’étions que des usufruitiers de fait. L’ironie qui faisait du CFA le Comptoir français d’Afrique prenait tout son sens. Tous les prix ont été multipliés par deux ou trois du jour au lendemain. Overnight. Avec la grogne sociale grandissante, une rencontre gouvernement-syndicats fut rapidement organisée. Au cours des échanges, le secrétaire général de la CGTB a déclaré que le franc CFA n’a pas été dévalué de 50% mais de 100%. Le premier ministre d’alors, craie en main comme devant ses étudiants du haut de sa chaire, a essayé de démontrer le contraire par des x2-Y… De ses démonstrations mathématiques, les travailleurs s’en soucièrent comme d’une guigne. Leur tropisme anti-français était manifeste. Fabriqué en France sous le magistère du général Charles de Gaulle pour les colonies africaines, le franc CFA est une propriété française. Ayant abandonné le franc français pour l’Euro, c’est encore Paris qui garantit l’arrimage du CFA à la monnaie européenne. Elle a par conséquent, fait le deuil d’une partie de sa souveraineté pour la nouvelle devise et trône toujours en grand dans les institutions de Breton Woods.
Les pays africains de la zone monétaire CFA savent très bien où mettre les pieds lors des assemblées du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Pour certaines sessions, c’est la France qui parle en leurs noms dans ces deux grandes institutions dont les décisions ont un impact planétaire certain. C’est à ce niveau qu’on nous dit que le franc CFA n’est pas une monnaie, ou qu’il est une sous-monnaie. Dans ce cas, quelle est l’importance d’une indépendance politique conquise ou octroyée sans une indépendance monétaire. S’agissant du fameux transfert des comptes d’opérations déclaré par le président français Emmanuel Macron des doutes planeraient sur son effectivité. Un écran de fumé ? Le Nigeria, le Ghana, la Gambie, le Burundi, le Rwanda ou le Swaziland ont leur monnaie et s’en sortent bien. Par conséquent, on ne saurait refuser ce droit à l’AES. Mais attention ! Attention ! On ne bat pas monnaie comme si on entrait dans une forge pour se faire fabriquer une daba ou une charrue et encore moins comme dans un Mac Donald pour se servir en fastfood.Il y aurait des conditions comme celles d’avoir une certaine quantité de réserve d’or qui est une valeur refuge. Si la velléité d’indépendance monétaire de l’AES tout à fait légitime est vraie, ces trois pays qui sont dans des viseurs inamicaux intérieurs et extérieurs, devraient être prudents en s’entourant de toutes les précautions nécessaires avant de faire ce grand saut. L’idéal aurait été que tous les 15 pays de la CEDEAO aillent ensemble vers cet ECO tant proclamé urbi et orbi et qui ressemble à une arlésienne. Il y aurait, dit-on, des forces d’inertie et de blocage à son adoption. Le communiste français Georges Marchais a dit que l’union est un combat. L’Union Européenne qui compte aujourd’hui 28 pays avec l’une des monnaies les plus fortes au monde ne s’est pas construite spontanément. Si Robert Shuman et Jean Monnet sont considérés comme les pères fondateurs de l’UE, ils n’ont pas bâti ex nihilo la Communauté économique du charbon et de l’acier (CECA) en 1951 qui deviendra la Communauté économique des Etats Européens (CEE) en 1957 avec six pays. Mais avant la CEE, existait depuis 1944 le BENELUX, une Union monétaire et douanière entre la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg. Le BENELUX est donc le premier de cordée. De l’Europe, des 06 on en passa à celle des 12 puis des 28 en 1992 avec l’adoption d’une monnaie commune en 1999. Seule le Grande- Bretagne s’est auto-exclue de cette Union Monétaire en gardant sa Livre Sterling. On comprend alors à posteriori pourquoi le Générale De Gaulle était réticent à l’entrée de Londres dans la CE. Elle N’en sera membre Qu’en 1973, c’est-à-dire 3 ans après la mort de l’homme de 18 juin. Avec le Brexit, elle s’est encore auto -exclue. Apres l’Union Monétaire, L’UE est à la recherche d’une Union politique .Bien qu’il ne faut pas tout voir avec des lunettes noires pour l’Afrique c’est un bel exemple d’intégration progressive dont elle peut s’inspirer en donnant plus de pouvoirs aux organisations sous – régionales qui sont souvent au stade des bonnes intentions mâtinés de micro nationalismes et d’ethnicismes rampants.
Le franc – tireur KEMI Seba a très bien compris les mécanismes du système du capital financier international. Même s’il est de bonne volonté, son action isolée désordonnée et provocatrice, mais audible grâce à la puissance des médias, et se situant à la lisière de l’anarcho – populisme ne peut prospérer. Ce n’est pas en brûlant des billets de CFA, acte illégal et répréhensible, ou en tenant des propos acerbes qu’il vaincra. Une victoire solitaire de David contre Goliath est impossible ici.
C’est dans le cadre organisé des Etats, appuyés par les groupes de pression comme la société civile dans toute sa diversité, avec une volonté politique ferme et à l’abandon d’une partie de leur souveraineté, que l’on pourrait tôt ou tard, parler de ce vestige du « Pacte colonial » qu’est le CFA au passé. Pas autrement.
GNANOU Yaya Tamani
