C’est d’abord l’histoire d’un contraste saisissant. Dans un quartier de Ouagadougou, une famille survit dans un dénuement extrême, sans même accès à l’eau courante. À quelques mètres se dresse un autre monde : une résidence cossue, protégée, réservée au personnel de l’ambassade des États-Unis.
Longtemps, cette maison a incarné un refuge. Ses anciens occupants américains entretenaient des liens de confiance avec la famille voisine, lui offrant parfois de la nourriture. Pour les deux adolescentes de 13 et 15 ans, franchir ce portail était devenu naturel. En août 2022, Fode Sitafa Mara, diplomate américain, et son épouse, affectée à l’USAID, s’y installent. Les jeunes filles continuent de fréquenter les lieux, sans imaginer que cette confiance allait bientôt se transformer en cauchemar.
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Leur mère souffre alors d’une maladie grave. La misère, déjà étouffante, se transforme en désespoir. Mara le sait. Avec la froideur d’un prédateur, il décide de monnayer son aide. Selon le ministère américain de la Justice, il leur fait comprendre qu’il ne peut pas les aider sans recevoir quelque chose en retour. Le marché qu’il impose est effroyable : en échange de son aide, il exige des relations sexuelles. Les viols commencent.
Pour asseoir son emprise, l’homme de 41 ans leur offre des téléphones portables. Sous couvert de générosité, c’est une véritable laisse numérique qui lui permet de les convoquer dans la résidence diplomatique dès que son épouse s’absente. Pendant un an, entre 2022 et 2023, il va ainsi détourner l’entraide de voisinage pour se servir de leur corps.
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Mais le silence finit par se fissurer. À l’automne 2023, les allées et venues des deux adolescentes commencent à éveiller les soupçons du personnel de la résidence. Le gardien remarque qu’elles viennent régulièrement lorsque l’épouse de Mara est absente. Elles restent seules avec lui pendant un certain temps, puis ressortent parfois visiblement bouleversées, laissant penser qu’elles viennent de se laver ou de changer de vêtements. À l’intérieur, l’employée de maison surprend des gestes déplacés et remarque que Mara s’isole avec les jeunes filles dans les chambres.
En octobre 2023, le gardien décide d’alerter les responsables de la sécurité de l’ambassade américaine. Un épisode survenu le 25 octobre va renforcer les soupçons. À la veille du départ du couple pour des vacances au Vietnam, le registre de sécurité révèle que Mara s’est retrouvé seul avec l’une des adolescentes. L’employée de maison rapporte également des observations troublantes. Plus tard, la jeune fille confirmera aux enquêteurs avoir été agressée sexuellement ce jour-là. Les témoignages du personnel et les registres de la résidence deviennent alors des éléments importants de l’enquête.
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À son retour de vacances, l’arrogance de Mara précipite sa chute. Convoqué par les enquêteurs américains à l’ambassade, il accepte de livrer ses téléphones. Les messages WhatsApp à caractère sexuel échangés avec l’une des adolescentes sont accablants. Pris au piège, il tente un coup de bluff désespéré : il exige de son employée de maison qu’elle mente aux enquêteurs en inventant une liaison amoureuse avec lui, espérant justifier ses allées et venues. La femme refuse catégoriquement et signale immédiatement la tentative. Dans un dernier geste de panique, il fait disparaître les téléphones offerts aux victimes. Cette tentative de manipulation lui vaudra finalement une condamnation pour tentative d’entrave à la justice.
L’enquête mobilise désormais de puissants moyens fédéraux, du Service de sécurité diplomatique à Homeland Security Investigations, en coopération avec les autorités burkinabè.
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L’affaire prend alors une dimension judiciaire internationale. Bien que les crimes aient été commis au Burkina Faso, une disposition du droit fédéral américain permet de poursuivre Mara, les agressions ayant eu lieu dans une résidence réservée au personnel diplomatique des États-Unis.
Le 6 juin 2024, un grand jury fédéral américain décide de l’inculper pour plusieurs agressions sexuelles aggravées sur mineures et tentative d’entrave à la justice. Le 14 juin, les autorités judiciaires ordonnent son maintien en détention, notamment en raison des risques de fuite et de manipulation évoqués par l’accusation. Mais l’épreuve la plus redoutable reste à venir : le procès, au cours duquel les deux adolescentes devront raconter leur calvaire devant la justice américaine.
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Octobre 2025, dans le Maryland. Les deux adolescentes, désormais âgées de 16 et 17 ans, ont traversé l’Atlantique depuis Ouagadougou pour témoigner contre Mara. À leurs côtés, Adelaide Sawadogo, une travailleuse sociale burkinabè forte de plus de 25 ans d’expérience auprès d’enfants victimes de violences sexuelles. Depuis des mois, elles se préparent à raconter devant la justice américaine les épreuves qu’elles ont traversées.
Mais les séances de préparation révèlent toute la profondeur de leur traumatisme. À la seule évocation de la présence de Mara dans la salle d’audience, les deux adolescentes s’effondrent. L’une baisse la tête, fond en larmes et se renferme. L’autre fuit les regards et peine à répondre aux questions. Elles sont prêtes à témoigner, mais l’idée de se retrouver face à leur agresseur les terrifie. Inquiètes de leur capacité à raconter les faits dans ces conditions, les professionnelles qui les accompagnent sollicitent l’intervention de la juge.
C’est là que l’humanité s’invite dans la froideur de la procédure américaine. Le 22 octobre, après avoir rencontré les victimes, la juge Lydia Kay Griggsby prend une décision exceptionnelle. Pour protéger ce qui leur reste d’innocence sans bafouer les droits de la défense, un immense écran noir opaque est dressé dans la salle d’audience. Les adolescentes parleront, elles raconteront l’indicible au jury, mais elles n’auront jamais à croiser le regard de celui qui a volé leur enfance. Mara, lui, devra se contenter de les écouter via un moniteur vidéo.
𝗟𝗮 𝗰𝗼𝗻𝗱𝗮𝗺𝗻𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗮̀ 𝗽𝗲𝗿𝗽𝗲́𝘁𝘂𝗶𝘁𝗲́
Le 30 octobre 2025, après deux semaines de procès, le verdict tombe : Fode Sitafa Mara est reconnu coupable de six chefs d’accusation, dont quatre pour agressions sexuelles aggravées sur mineures et un pour tentative d’entrave à la justice. Le 26 février 2026, la sentence résonne comme un point final : la prison à perpétuité. Mara a alors 41 ans. Trois mois plus tard, le département d’État américain l’exclut pour dix ans des contrats et subventions fédéraux. Par l’intermédiaire de son avocat, il maintient néanmoins son innocence et annonce son intention de faire appel.
Aujourd’hui, Mara est derrière les barreaux. Mais derrière cette condamnation se cache un silence amer. Loin des tribunaux du Maryland, deux adolescentes tentent de se reconstruire après les violences qu’elles ont subies. Les informations publiques ne disent rien de leur situation actuelle ni de l’accompagnement dont elles bénéficient. La justice américaine a rendu son verdict, mais pour ces deux jeunes filles, la reconstruction ne fait sans doute que commencer.
Dr Lamoussa Diabaté
Kaceto
