DE LA RÉVOLUTION À L’EXÉCUTION : L’HISTOIRE TRAGIQUE DU COMMANDANT JEAN-BAPTISTE BOUKARY LINGANI

Figure incontournable de la Révolution burkinabè, le commandant Jean-Baptiste Boukary Lingani fut l’un des quatre piliers historiques qui ont façonné le Burkina Faso moderne aux côtés de Thomas Sankara, Blaise Compaoré et Henri Zongo.
Cependant, le destin de cet officier respecté s’est achevé dans la tragédie, victime de la spirale de violences politiques et de luttes de pouvoir qui ont suivi la mort de Thomas Sankara.
Voici le récit détaillé et explicite de l’ascension, de la chute et de l’exécution brutale de Jean-Baptiste Boukary Lingani.
1. Les piliers de la Révolution burkinabè et le drame de 1987
Né au Burkina Faso (alors Haute-Volta), Jean-Baptiste Boukary Lingani suit une formation militaire rigoureuse et s’impose rapidement comme un officier discipliné, méthodique et très respecté au sein de l’armée.
Au début des années 1980, le pays traverse une instabilité politique chronique. Lingani rejoint le groupe d’officiers progressistes mené par le capitaine Thomas Sankara. Ensemble, avec Blaise Compaoré et Henri Zongo, ils forment le noyau dur du Conseil national de la révolution (qui portait le sigle CNR).
Le 4 août 1983, la révolution triomphe. Jean-Baptiste Boukary Lingani est nommé commandant en chef des forces armées et ministre de la Défense populaire. Il devient l’un des hommes les plus puissants du régime.
La fracture irrémédiable du 15 octobre 1987 :
Au fil des mois, des tensions idéologiques et personnelles apparaissent au sommet de l’État. Le 15 octobre 1987, un coup d’État sanglant orchestré par les proches de Blaise Compaoré se solde par l’assassinat du président Thomas Sankara.
Bien qu’il n’ait pas été l’instigateur direct des tirades meurtrières de cette journée, Lingani et son compagnon d’armes Henri Zongo choisissent de se rallier au nouveau régime militaire, le Front populaire. Blaise Compaoré devient le président du Front populaire, tandis que Lingani conserve son poste stratégique de ministre de la Défense et commandant des forces armées. Mais la confiance au sein du nouveau triumvirat (Compaoré, Lingani, Zongo) est définitivement brisée.
2. La montée des tensions et le climat de paranoïa (1987-1989)
Après la mort de Thomas Sankara, le pouvoir du Front populaire est fragile. La population burkinabè est traumatisée, et la communauté internationale condamne l’assassinat du leader révolutionnaire.
Au sein du gouvernement, une guerre clandestine pour le contrôle de l’appareil sécuritaire s’installe :
Un duo marginalisé : Le commandant Lingani et le capitaine Henri Zongo constatent que Blaise Compaoré centralise de plus en plus le pouvoir décisionnel autour de sa personne et de sa garde rapprochée, notamment avec l’appui de Gilbert Diendéré (alors responsable de la sécurité présidentielle).
Des divergences de vision : Lingani et Zongo désapprouvent la ligne politique de « rectification » imposée par Compaoré, qu’ils jugent trop éloignée des idéaux initiaux de la révolution de 1983.
Une surveillance étouffante : Sachant que Lingani conserve un fort ancrage et une grande popularité auprès des troupes militaires régulières, la garde présidentielle place le ministre de la Défense sous une surveillance constante. Le climat à Ouagadougou devient irrespirable.
3. Le supposé complot, l’arrestation et l’exécution nocturne du 18 septembre 1989
La nuit du 17 au 18 septembre 1989 marque le dénouement tragique de cette rivalité au sommet de l’État.
Alors que le président Blaise Compaoré revient d’un voyage officiel en Chine et en Asie, les services de renseignement fidèles à la présidence affirment avoir déjoué une tentative de coup d’État militaire visant à abattre l’avion présidentiel ou à neutraliser le chef de l’État dès son atterrissage.
L’arrestation foudroyante :
Le 18 septembre 1989, le commandant Jean-Baptiste Boukary Lingani, le capitaine Henri Zongo ainsi que deux autres officiers (le capitaine Saye Zerbo et le lieutenant Jean-Pierre Ouedraogo) sont arrêtés d’urgence par les éléments de la sécurité présidentielle.
Une justice d’exception et sommaire :
Aucun procès public ni aucune instruction judiciaire régulière ne sont organisés.
Les accusés n’ont pas accès à un avocat ou à une défense légale.
Le soir même du 18 septembre 1989, une déclaration officielle est lue à la radio nationale burkinabè, qualifiant Lingani et ses compagnons de « fascistes » et de « conspirateurs » ayant tenté de porter atteinte à la révolution et à la vie du chef de l’État.
Quelques heures seulement après leur arrestation, au cours de la nuit du 18 au 19 septembre 1989, Jean-Baptiste Boukary Lingani et Henri Zongo sont conduits hors de la capitale et exécutés sommairement par un peloton d’exécution.
✨ L’HÉRITAGE D’UNE TRAGÉDIE POLITIQUE
L’exécution brutale de Jean-Baptiste Boukary Lingani et d’Henri Zongo a parachevé le nettoyage politique au sein de l’ancienne direction révolutionnaire, laissant Blaise Compaoré seul maître absolu du Burkina Faso pour les vingt-cinq années qui allaient suivre (jusqu’à sa chute en 2014).
Aujourd’hui encore, la mémoire du commandant Lingani reste marquée par les zones d’ombre de cette nuit de septembre 1989 : tentative réelle de coup d’État ou élimination politique préventive d’un rival devenu trop gênant ? L’histoire du Burkina Faso conserve les cicatrices de ces affrontements entre frères d’armes.
Source : Histoire des présidents
