Du consommer local à la souveraineté productive
Le Mois du « consommer local » dans l’UEMOA, une invitation a accélérer la transformation industrielle de l’Afrique
Institué en 2019 par les ministres chargés du Commerce des États membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), le « Mois du consommer local », célébré chaque année en octobre, constitue une initiative importante pour promouvoir le génie créateur, les savoir-faire et les productions de notre espace communautaire. Dans un monde marqué par les recompositions géoéconomiques, les tensions commerciales, la fragilité des chaînes d’approvisionnement et le retour des politiques protectionnistes, cette initiative prend une dimension stratégique nouvelle. Elle ne saurait se limiter à une campagne de promotion des produits locaux. Elle doit contribuer à installer durablement une véritable culture de production, de transformation et de consommation africaines.
En effet, il faut rappeler une évidence économique : on ne peut durablement consommer ce que l’on ne produit pas, et l’on ne peut prétendre à la souveraineté économique en abandonnant l’essentiel de la valeur ajoutée de ses ressources à d’autres économies. Le véritable enjeu n’est donc pas seulement d’encourager les Africains à acheter africain, mais de renforcer notre capacité collective à produire des biens de qualité, compétitifs et accessibles, capables de répondre aux besoins de nos populations et de conquérir les marchés internationaux.
Transformer localement : rompre avec une dépendance historique
Pendant plusieurs décennies, une grande partie des économies africaines s’est structurée autour de l’exportation de matières premières agricoles, minières et forestières, souvent faiblement transformées. Cette spécialisation a limité la création de valeur ajoutée sur le continent et entretenu une dépendance à l’égard des importations de produits manufacturés. Nous exportons ainsi une partie de nos opportunités industrielles et des emplois qui pourraient accompagner la transformation de nos ressources, avant d’importer des produits finis issus parfois de ces mêmes matières premières.
Transformer le coton en fil, en tissu et en vêtements, le cacao en beurre, en poudre et en chocolat, les ressources minières en produits raffinés ou en matériaux industriels, et les produits agricoles en biens alimentaires à plus forte valeur ajoutée constitue un levier majeur de diversification économique. Mais cette ambition suppose davantage que la construction d’usines. Elle exige davantage des infrastructures énergétiques fiables, des compétences techniques, des financements adaptés, une logistique performante et des débouchés commerciaux suffisamment structurés. La souveraineté productive ne se décrète pas : elle se construit par des investissements cohérents, des entreprises viables et une amélioration continue de la compétitivité.
Aux quatre coins de l’Afrique, des initiatives qui montrent la voie
L’Afrique n’est pas restée immobile face à cet impératif. De nombreuses initiatives industrielles témoignent d’une volonté croissante de mieux valoriser les ressources du continent.
En Afrique de l’Ouest, le Burkina Faso vient de franchir une étape importante avec l’inauguration, le 28 septembre 2026, de sa première raffinerie nationale d’or, RAFFINOR-BF, à Ouagadougou. Cette infrastructure ouvre de nouvelles perspectives pour l’affinage local et le développement d’activités industrielles associées à la filière aurifère. Au Bénin, la zone industrielle de Glo-Djigbé illustre une approche intégrée de la transformation du coton, depuis la filature jusqu’à la confection de vêtements et de produits textiles finis. Ces expériences montrent qu’il est possible d’engager une évolution progressive du modèle d’exportation des matières premières vers la création de chaînes de valeur nationale.
En Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao, l’inauguration en juin 2025 du complexe industriel TRANSCAO PK 24, doté d’une capacité initiale de broyage de 50 000 tonnes de fèves par an, traduit également cette ambition de capter davantage de valeur sur le territoire national. Ces investissements dans la transformation du cacao viennent renforcer un tissu industriel déjà présent dans la filière.
Cette dynamique dépasse largement les frontières de l’UEMOA. En Afrique du Nord, le Maroc a progressivement développé un écosystème automobile structuré autour d’usines d’assemblage, d’équipementiers et de réseaux de sous-traitance. En Afrique de l’Est, l’Éthiopie, avec ses parcs industriels comme celui de Hawassa, a engagé une stratégie de développement de l’industrie textile et de l’habillement tournée notamment vers les marchés d’exportation. Ces expériences illustrent l’importance des infrastructures, de l’intégration industrielle et de l’organisation des chaînes de valeur.
En Afrique centrale, le Gabon, notamment à travers la zone industrielle de Nkok, développe depuis plusieurs années des activités de transformation du bois, allant du sciage et du placage à la fabrication de meubles. En Guinée, les activités de raffinage de la bauxite en alumine, notamment à Friguia, rappellent le potentiel de valorisation industrielle d’un pays qui dispose d’importantes ressources minières, mais dont la transformation locale reste encore à approfondir.
Dans l’océan Indien, Madagascar présente également des expériences intéressantes. Le complexe minier et métallurgique d’Ambatovy, qui associe l’extraction de minerais près de Moramanga à leur traitement et raffinage dans la région de Toamasina pour produire du nickel et du cobalt, constitue un exemple de transformation minière sur le territoire africain. L’île dispose également de savoir-faire dans le textile, l’agroalimentaire et la valorisation de ses produits agricoles, qui méritent d’être davantage consolidés.
Ces exemples, différents par leur taille, leur maturité et leurs modèles économiques, portent un enseignement commun : l’Afrique dispose de ressources, de compétences et d’initiatives industrielles sur lesquelles elle peut bâtir une transformation économique plus profonde. Il serait néanmoins prématuré de confondre l’inauguration d’une usine avec la réussite d’une politique industrielle. Le véritable succès se mesure à la continuité de la production, à la compétitivité, aux emplois durables, au transfert de compétences et à la part de valeur ajoutée effectivement conservée dans les économies africaines.
Artisanat d’excellence et industrie moderne : deux forces complémentaires
Le fait-main joue une partition majeure dans cette dynamique. La transformation productive de l’Afrique ne saurait en effet se construire en opposant l’artisanat traditionnel à l’industrie moderne. Ces deux univers répondent à des logiques économiques distinctes, mais complémentaires. Le hand-made, à travers des savoir-faire comme le Faso Dan Fani au Burkina Faso, les textiles traditionnels, la maroquinerie, les cosmétiques naturels et les produits agroalimentaires artisanaux, constitue un patrimoine économique et culturel considérable. Il contribue à l’entrepreneuriat local, à la création de revenus et à la préservation des identités africaines. Sa montée en gamme, sa professionnalisation et son accès à de nouveaux marchés doivent être pleinement intégrés aux stratégies de développement productif.
Parallèlement, l’industrialisation permet de changer d’échelle, d’accroître les volumes de production, d’améliorer la productivité et de répondre à une demande croissante. L’enjeu consiste donc à organiser des passerelles entre les artisans, les petites et moyennes entreprises et les grandes unités industrielles, afin de constituer des écosystèmes productifs intégrés. Le développement de l’industrie africaine ne doit pas effacer les savoir-faire locaux, mais leur offrir de nouvelles possibilités d’innovation, de standardisation et de conquête commerciale.
Financer, organiser et mesurer notre transformation industrielle
L’industrialisation exige des capitaux importants, des politiques publiques cohérentes et des investisseurs capables d’accompagner les projets sur le long terme. Mais elle suppose également une meilleure mobilisation de l’épargne africaine, des institutions financières régionales, des fonds d’investissement et des mécanismes de financement innovants. La transformation de nos économies ne pourra reposer exclusivement sur les capitaux extérieurs. Elle devra aussi s’appuyer sur notre capacité à mobiliser et à orienter davantage nos propres ressources vers les activités productives.
Cette ambition appelle également une véritable intelligence industrielle. Quels secteurs présentent les meilleures perspectives de transformation ? Où se concentrent les investissements ? Quelles chaînes de valeur peuvent être développées à l’échelle régionale ? Quels sont les obstacles énergétiques, logistiques, technologiques et financiers qui freinent les projets ? Et surtout, comment mesurer les résultats obtenus au-delà des annonces d’investissement ?
C’est dans cette perspective que WITBA INVEST SA, cabinet panafricain spécialisé notamment dans l’ingénierie financière et l’intelligence économique, a initié l’African Industrial Investment Barometer (AfIIB), ou Baromètre de l’investissement industriel en Afrique. Cet instrument vise à améliorer la connaissance des dynamiques d’investissement industriel sur le continent, à analyser leur répartition sectorielle et territoriale, ainsi qu’à éclairer les décisions des pouvoirs publics, des institutions financières et des investisseurs privés.
À travers cette initiative, notre conviction est que l’Afrique doit renforcer ses propres capacités d’observation, d’analyse et d’anticipation de ses mutations industrielles. Car il ne suffit pas de vouloir s’industrialiser : il faut savoir où investir, pourquoi investir, avec quels partenaires et selon quels modèles économiques. Une politique industrielle qui ne mesure pas ses résultats risque de confondre les ambitions affichées avec les transformations réellement accomplies.
Consommer africain : un engagement économique à inscrire dans la durée
Le « Mois du consommer local » doit enfin nous conduire à une réflexion collective sur nos comportements économiques. Choisir un produit fabriqué en Afrique, lorsqu’il répond à nos exigences de qualité et de compétitivité, c’est contribuer à soutenir des entreprises, des emplois et des savoir-faire africains. Mais la responsabilité ne peut reposer sur les seuls consommateurs. Les producteurs doivent investir dans la qualité, l’innovation et la fiabilité de leurs produits ; les distributeurs doivent leur offrir une meilleure visibilité ; les institutions publiques doivent contribuer à créer un environnement favorable à leur développement.
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) représente, à cet égard, une opportunité majeure pour élargir les débouchés de nos entreprises et organiser des chaînes de valeur régionales. L’objectif ne doit pas être de remplacer toutes les importations par des productions nationales, indépendamment de leur coût ou de leur qualité, mais de construire des spécialisations industrielles africaines solides, complémentaires et compétitives. Une Afrique économiquement souveraine n’est pas une Afrique qui se ferme au monde. C’est une Afrique qui dispose des capacités productives, technologiques et financières lui permettant de participer aux échanges internationaux dans de meilleures conditions.
« Du consommer local » à une ambition industrielle permanente
Au-delà des célébrations du mois d’octobre dans l’espace UEMOA et aussi des autres initiatives promotionnelles dans les autres contrées du continent africain , nous devons inscrire le consommer local dans une ambition économique de long terme. Les projets et ambitions industrielles observées partout sur le continent méritent d’être consolidées, évaluées et multipliées, dans le cadre de stratégies industrielles cohérentes et financièrement soutenables.
Notre défi n’est plus seulement de faire connaître ce que l’Afrique produit, mais de produire davantage ce que l’Afrique consomme, de transformer davantage ce qu’elle extrait et cultive, et de conquérir une place plus importante dans les chaînes de valeur mondiale. La véritable souveraineté économique ne réside ni dans le panafricanisme des slogans ni dans la seule abondance de nos ressources naturelles. Elle réside dans notre capacité à les transformer en richesses, en compétences, en emplois et en prospérité partagée. Consommons africain, certes. Mais surtout, donnons-nous les moyens de produire et de transformer africain.
Dr HK
Expert en intelligence économique et en performance industrielle
Président de Witba Invest SA
