MADEGOUA : ILS LES ONT TUÉS DANS LEUR SOMMEIL. 13 MORTS, ET UN VILLAGE QUI N’A PLUS DE LARMES
Le village de Madegoua ne pleure plus. Il n’a plus de force pour pleurer.
Jeudi 17 septembre 2026. Il est 2 heures du matin. Dans cette partie du monde, à 8 kilomètres de Makary, dans
le Logone-et-Chari, les gens dorment à même le sol, sous des toits de paille, épuisés par les champs et la misère. C’est à cette heure précise, l’heure où même les chiens s’endorment, que la mort est entrée.
Des hommes armés, visages cachés, cœurs éteints, assimilés à Boko Haram, ont encerclé Madegoua. Sans un cri. Sans sommation. Ils ont tiré. Ils ont égorgé. Ils ont brûlé. Treize corps ont été ramassés au petit matin. Treize. Dont des femmes. Dont des enfants qui rêvaient encore. Trois autres agonisent à l’hôpital de Mada-Makary, entre la vie et le néant, en soins intensifs.
Treize morts. Ce n’est pas un bilan. Ce sont treize histoires arrachées. Un père qui ne cultivera plus. Une mère qui ne chantera plus de berceuse. Un enfant qui n’ira plus à l’école coranique demain.
Et le pire, c’est le silence qui a suivi.
Le lendemain, pour atteindre Madegoua, il a fallu se battre contre la boue, contre les pistes impraticables, contre une pluie qui semblait elle-même vouloir effacer les traces du sang. C’est ce chemin de croix qu’a emprunté une délégation officielle, venue porter, bien tard, la compassion de la République.
Le Préfet du Logone-et-Chari, Fombélé Mathias Tayem, marchait en tête, le visage fermé, les chaussures couvertes de boue. A ses côtés, l’Honorable Kamssouloum Abba Kabir, Vice-président de l’Assemblée Nationale, fils du terroir, incapable de retenir son émotion devant les cases calcinées. L’Honorable Ali Adjit, député de la zone, les yeux rougis, comptait les morts comme on compte les siens.
Ils n’étaient pas seuls. Sa Majesté Mahamat Abba Youssouf, Sultan de Makary, autorité morale, était là, impuissant devant ses sujets couchés dans des linceuls de fortune. Les maires Ramat Moussa de Fotokol et Barka Mahamat de Goulfey, des élus, des notables, des soldats, tous venus constater l’horreur que vivent quotidiennement les populations oubliées du Lac.
A l’entrée du village, le Sous-préfet de Makary, Ngahet Adamou, et le maire Abgassi Adoum les attendaient, entourés de veuves assises à même le sol, les mains sur la tête, le regard vide. Il n’y avait pas de cris. Juste ce silence lourd des gens qui ont trop vu la mort.
La délégation s’est recueillie devant treize tombes fraîchement creusées. Treize monticules de terre encore humide. On a prié. On a écouté les survivants supplier : « Protégez-nous. Ne nous laissez pas seuls. Nous n’avons que des sagaies face à des kalachnikovs. »
Pour calmer la faim immédiate, l’Honorable Kamssouloum Abba Kabir a distribué des vivres et des secours d’urgence. Un geste humain, nécessaire. Les patrouilles militaires ont été renforcées, nous dit-on.
Mais jusqu’à quand ?
Madegoua est le visage de l’Extrême-Nord abandonné. Un village qui meurt deux fois : sous les balles des terroristes, et sous l’indifférence du monde. Combien de Madegoua faudra-t-il pour que la communauté internationale comprenne que le terrorisme ici n’est pas une statistique, mais une saignée quotidienne ?
Treize morts à 2 heures du matin. Treize noms que personne ne retiendra à Genève ou à New York. Mais treize âmes qui crient depuis la terre de Madegoua.
N’oublions pas Madegoua.

