LE MARIAGE EN PAYS KASSENA : une alliance sacrée entre deux lignées.
LES KASSENA, un peuple de la grande famille Gourounsi
Les Kassena font partie de la grande famille Gourounsi, un ensemble de peuples établis à cheval sur le sud du Burkina Faso et le nord du Ghana. Au Burkina Faso, ils occupent l’essentiel de la province du Nahouri, dans les départements de Pô, Tiébélé et Guiaro, où ils parlent le kasem. Ils vivent principalement de l’agriculture, de l’élevage, mais aussi de la poterie, de la forge, du tissage et du commerce, avec une répartition des tâches très marquée entre saison des pluies (travaux des champs) et saison sèche (artisanat, réfection des toitures, tannage, sculpture sur bois).
L’habitat kassena reflète cette organisation sociale : la concession familiale (*sɔŋɔ*), véritable petite forteresse aux cases rondes et rectangulaires reliées par un mur, abrite plusieurs générations d’un même lignage patrilinéaire — le doyen (*sɔŋɔ tu*), ses épouses, ses fils mariés et leurs familles. C’est dans ce cadre que le mariage prend tout son sens : il ne concerne jamais seulement deux individus, mais deux concessions, deux lignages, et les ancêtres qui les surplombent.
SE MARIER , UNE ÉVIDENCE DE LA VIE EN COMMUNAUTÉ
Chez les Kassena, il est admis que toute personne adulte et en bonne santé doit se marier : c’est la norme dans la pensée traditionnelle. Refuser le mariage reviendrait à refuser de perpétuer la vie de la famille et du lignage, puisque le but premier du mariage traditionnel est d’engendrer des enfants. Le mariage n’unit donc jamais seulement deux individus, mais deux familles entières — étant entendu que, dans la pratique, chaque union se déroule un peu différemment de l’idéal théorique.
LES ÉTAPES DE LA COUR ET DES SALUTATIONS
Tout commence souvent au marché, lieu privilégié de rencontre. Un jeune homme y aperçoit une fille qu’il aimerait épouser, engage la conversation avec l’aide d’un ami, puis se rend une première fois dans la maison du père de la jeune fille pour saluer ses parents, sans apporter de cadeau — il s’agit simplement de faire connaissance. Il peut alors monter sur le toit plat de la concession pour causer avec elle.
Quelques jours plus tard viennent les salutations proprement dites. Le prétendant entre saluer la mère de la fille et formule sa demande de façon indirecte, par une expression convenue — dire qu’il « veut de l’eau pour boire » signifie, dans ce langage codé, qu’il demande la jeune fille en mariage ; celle-ci ira dès lors chercher l’eau que son futur mari doit boire. Il salue ensuite le père à l’extérieur, en lui offrant des noix de cola ou du tabac. Si le père accepte ces présents, le jeune homme est autorisé à revenir courtiser la fille, parfois en concurrence avec d’autres prétendants.
Lorsque le père juge que le temps est venu, il interroge sa fille sur son choix, puis annonce au jeune homme retenu qu’il peut désormais « entrer dans la case » (*Ba digɔ*) — formule qui marque l’accord définitif de la famille. Le prétendant intensifie alors ses visites, apportant sel et pintades à sa future belle-mère, cola et tabac à son futur beau-père, jusqu’à ce que la famille juge cela suffisant.
L’ENTRÉE DANS LA MAISON DU MARI
La famille de la fille prépare alors le mariage. La mère cuisine un bon repas pour sa fille, qui en garde une partie dans son panier. Le père fait alors appel à l’intermédiaire du mariage (*kayigɔnu*), chargé d’annoncer ce que le mari devra en retour : traditionnellement deux bœufs, sept moutons, du tissu, sept dabas et une boule de tabac.
Le soir venu, discrètement, l’intermédiaire et les frères de la fille la conduisent à la maison de son futur mari. Les femmes de la concession poussent des cris pour annoncer le mariage du fils. Les frères de la mariée sont invités à monter sur le toit pendant que la famille du marié s’organise pour préparer un chien, une chèvre et des poules (le chien pouvant être remplacé par un mouton). La viande, cuisinée avec du tô et une sauce locale (*ka-saŋa*), est répartie selon un protocole précis : la patte de devant revient à l’intermédiaire, le dos à la mariée, le cou à ceux qui ont préparé les animaux. La nuit se poursuit dans la joie, entre cris des femmes, tambours et danses.
LE SACRIFICE AUX ANCÊTRES , ÉTAPE DÉCISIVE
Le mari envoie ensuite quelqu’un accomplir le rite dit « frapper des mains avec une poule » (*magɩ napoori*) : il s’agit d’informer un homme d’un quartier apparenté à la famille de l’épouse, qui sacrifiera la poule aux ancêtres pour leur annoncer l’union. Ce sacrifice, réalisé conjointement à l’annonce faite au quartier apparenté à la famille de la fille, est considéré comme l’élément le plus déterminant de tout le processus : c’est lui, et non la seule installation de la femme dans la maison, qui donne réellement au mari l’autorité sur son épouse et sur les enfants à venir.
Un rôle particulier revient ici au « fils du père » — un homme du quartier apparenté à la famille de la femme — qui est seul habilité à accomplir ce sacrifice, et qui reste ensuite responsable des grands événements de cette famille, funérailles comprises.
La dot (*kwɔrɔ*) elle-même n’est presque jamais remise dès ce stade : le mari attend généralement la naissance du premier enfant pour l’annoncer à sa belle-famille, en offrant une poule si c’est une fille, un coq si c’est un garçon. Le père de la jeune accouchée sacrifie alors l’animal pour informer les ancêtres de cette naissance.
LES DIFFÉRENTES FORMES DE MARIAGE : QUI DÉCIDE ?
Le mariage kassena ne suit pas un modèle unique. On distingue plusieurs cas de figure selon qui prend l’initiative et la décision :
– **Le mariage arrangé** : la famille organise l’union sans que le futur mari ait nécessairement déjà vu la femme ; une fille peut même être donnée en cadeau. Une variante existait autrefois : une femme ayant perdu plusieurs enfants pouvait recourir à des pratiques magiques (*lirɩ*), et la fille née grâce à ces produits appartenait ensuite à celui qui les avait fournis. Cette forme de mariage recule fortement aujourd’hui, les jeunes générations acceptant de moins en moins les unions décidées sans leur consentement — d’autant que ces mariages forcés ne sont pas reconnus par l’administration.
– **La demande simple aux parents** : un jeune homme demande la fille à ses parents, qui décident et organisent l’union ; la fille se conforme à leur choix.
– **La cour suivie de l’accord des parents** : le jeune homme courtise la fille, les parents lui demandent ensuite qui elle souhaite épouser et donnent leur accord — c’est la forme la plus proche de l’idéal décrit plus haut.
– **La cour sans accord préalable des parents** : plusieurs prétendants courtisent la fille sans que les familles aient encore validé l’union ; elle choisit celui qu’elle préfère et se fait enlever par lui, l’accord des parents intervenant après coup.
– **L’enlèvement pur et simple** : le futur mari et ses amis enlèvent la fille sans l’accord ni des parents, ni parfois de la jeune femme elle-même — tout se règle ensuite. Si elle refuse cette union, elle peut s’enfuir, mais elle ne pourra alors plus épouser un autre homme de la même région.
LE MARIAGE PAR ENLÈVEMENT ET LE RITUEL DUR MUR REPARÉ
Lorsque l’union commence par un enlèvement, un rituel de réparation vient effacer symboliquement l’acte : les amis du marié achètent un coq et une daba pour aller saluer le père et « refaire le mur » — geste symbolique rappelant que la fille a été soustraite à la concession familiale par un mur rompu. Un poulet est ensuite offert pour le rite du « frapper des mains » (*magɩ napoori*) annonçant le mariage aux ancêtres, qui prononcent une formule rituelle demandant que « le chien lèche la cuisse de la fille » — image signifiant le vœu d’une descendance nombreuse.
Ce rituel de réparation n’est pas facultatif : sans le sacrifice et l’annonce aux ancêtres, même si le couple a déjà eu plusieurs enfants ensemble, le mari ne peut légalement revendiquer aucun d’entre eux, faute d’avoir suivi les coutumes du mariage.
LA DOT (*kwɔrɔ*) : un engagement qui dure toute la vie
Un proverbe kassem résume bien cette réalité : le derrière d’une fille n’a pas de fin — c’est-à-dire que ce qu’il faut donner après le mariage n’a jamais de terme. La dot se compose traditionnellement de :
– **tabac**, offert dès les premières salutations au père, à la mère et à leurs proches ;
– **sel et pintades**, apportés avant le mariage (davantage en cas de concurrence entre prétendants) puis à la mère de la fille ;
– **chien (ou mouton), chèvre, poules et arachides**, pour le repas rituel partagé avec les frères de la mariée — c’est à cette occasion que les frères communiquent au mari le détail complet de la dot attendue : deux bœufs, sept moutons, sept dabas, une boule de tabac, du tissu ;
– **poules**, pour les sacrifices aux ancêtres (annonce du mariage, puis de la naissance du premier enfant) ;
– **bœufs** : une vache est généralement due à n’importe quel moment après le mariage, souvent après la naissance du premier ou du deuxième enfant ; personne ne peut exiger le second bœuf ;
– **moutons** : trois à cinq sont donnés au fil du temps, les deux derniers étant réservés aux funérailles du père et de la mère de l’épouse ;
– **dabas et boule de tabac**, à donner à tout moment, y compris lors du décès d’un membre de la belle-famille si tous les animaux ont déjà été remis ;
– **tissu**, qui figure dans la liste mais que l’on n’offre en réalité que si l’on tient particulièrement à ses beaux-parents.
À cela s’ajoutent des obligations qui, elles, ne s’éteignent jamais complètement : cultiver le champ de la belle-mère, aider le beau-père dans ses travaux dès qu’il le demande, participer à toutes les funérailles de la belle-famille. Si les beaux-parents ne sont pas satisfaits de l’union, ils peuvent exiger les animaux dus ; si le mari ne peut les fournir, ils sont en droit de reprendre leur fille.
Un usage particulier illustre la dimension quasi perpétuelle de cet engagement : la dernière vache et le dernier mouton dus ne sont réclamés qu’au décès de l’épouse. Même alors, la famille de la défunte ne prend d’abord que le mouton, laissant la vache dans la cour du mari — celle-ci n’étant transférée à la famille d’origine de l’épouse que plusieurs années plus tard, lors des cérémonies funéraires de clôture.
UN MARIAGE QUI IMPLIQUE TOUTE UNE COMMUNAUTÉ
Dans la pensée kassena, un mariage engage bien plus que les deux futurs époux. Un proverbe kassem le rappelle : si tu possèdes l’œil, ce n’est pas toi qui vas y souffler pour vérifier ce qu’il y a dedans — autrement dit, ce sont toujours des amis ou des proches qui agissent pour le compte du jeune homme, jamais lui seul. Ce sont ainsi les amis du prétendant qui engagent la conversation avec la fille, l’accompagnent aux salutations, aux funérailles de la belle-famille ou aux travaux champêtres.
D’un côté se trouvent le jeune homme, sa famille, ses amis, mais aussi les ancêtres et les enfants à naître ; de l’autre, la fille, sa famille et ses propres ancêtres. Si le père détient le pouvoir de décision, la mère et les frères exercent une influence réelle — d’où l’importance du repas offert aux frères lors du mariage. Faute de sacrifice annonçant l’union aux ancêtres, ceux-ci, ignorants du mariage, pourraient selon la croyance faire mourir ou fuir la jeune épouse.
Se marier se dit différemment selon le genre : une femme « entre chez un mari » tandis qu’un homme « mange une femme » — la femme rejoignant toujours la famille et le quartier patrilinéaire de son époux. C’est en réalité le village entier qui prend part symboliquement à l’union, comme le rappelle l’expression consacrée : « un fils de Tiébélé a marié une fille de Kampala. »
LE MARIAGE CHRÉTIEN,MUSULMAN ET CIVIL
L’arrivée du christianisme et l’Islam a modifié certains équilibres. Le mariage religieux, conclu devant Dieu, est considéré comme définitif : il n’est plus question de renvoyer son épouse ou de la voir retourner chez ses parents. Cette irrévocabilité pousse souvent le mari à redoubler d’efforts pour s’acquitter de la dot — sans toujours pouvoir compter sur le soutien de sa famille élargie, en particulier s’il a dû s’en éloigner pour vivre sa foi. Les chrétiens et musulmans conservent les salutations, les cadeaux et le principe de la dot, mais ne fournissent pas les éléments propres aux sacrifices, puisqu’ils ne participent pas à ces rites.
Le mariage civil, lui aussi conclu en principe une fois pour toutes (même si le divorce y reste possible), laisse aux futurs époux la liberté de mentionner ou non les « cadeaux coutumiers » dans leur certificat de mariage ; en pratique, une vache et cinq moutons suffisent souvent à satisfaire cette exigence. Alors que la coutume et le mariage civil autorisent la polygamie, seul le mariage chrétien impose une union monogame — sauf clause contraire inscrite au certificat civil.
LA PLACE DE LA FEMME DANS LE MARIAGE
Une fois mariée, la femme devient *kaanɩ* (épouse) pour la famille de son mari et allège les tâches de sa belle-mère, notamment la cuisine — une charge souvent partagée entre plusieurs femmes de la concession. Elle n’a pas de droit à l’héritage de la terre, mais la famille de son père ne lui refuse jamais un lopin à cultiver ou à habiter, pour elle-même ou pour ses enfants.
Si son mari décède, la veuve encore en âge d’avoir des enfants peut se remarier, de préférence avec un frère direct du défunt : c’est le lévirat, une pratique encore observée chez les Kassena. Les enfants nés de cette nouvelle union restent alors rattachés, symboliquement, au premier mari décédé.
CONCLUSION : un mariage jamais tout à fait achevé
Le processus du mariage kassena peut ainsi durer toute une vie : la plupart des hommes ne parviennent jamais à s’acquitter de l’intégralité de la dot, et les beaux-parents, s’ils le souhaitent, peuvent toujours en réclamer le solde — quitte à mettre leur gendre en difficulté. C’est précisément cette dette jamais soldée qui, paradoxalement, solidifie l’union dans le temps : plus un homme donne au fil des années, plus son mariage est jugé solide par la communauté.
Ce que ce mariage donne à voir, avant tout, c’est une conception du couple qui dépasse largement les deux personnes concernées : une alliance entre lignages, scellée par les ancêtres, entretenue par le don progressif, et portée par toute une communauté.
Source Gourounsi TV



