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DES « PROPHÈTES » QUI SE TAISENT LORSQUE LE PALAIS CHANGE D’OCCUPANT ?
𝙋𝙖𝙧 𝘼𝙠𝙞𝙢 𝘿𝙅𝘼𝙇𝙀𝙂𝘼
En Afrique, le reggae n’a jamais été une simple musique. Il fut une magistrature morale. De Bob Marley à Lucky Dube, l’artiste reggae était celui qui interpellait le prince, rappelait la loi de la conscience et refusait toute compromission.
Longtemps engagés, aujourd’hui silencieux.
En Côte d’Ivoire, Alpha Blondy et Tiken Jah Fakoly ont longtemps incarné cette tradition.
Dès les années 1990, Alpha Blondy dénonçait la tribalisation du débat politique. Au lendemain de l’élection présidentielle de 1995, il chantait : « Ils ont dioulaïsé le débat, ils ont bétéïsé le débat, ils ont baoulisé le débat. » Pendant les années de crise, il multiplia les appels contre la guerre et les divisions identitaires. Tiken Jah Fakoly, quant à lui, a bâti toute sa carrière sur une critique sans concession des pouvoirs africains. De Mangecratie (1996) à Françafrique (2002), en passant par Cours d’histoire (1999), Coup de gueule (2004) et L’Africain (2007), il dénonçait la corruption, les confiscations du pouvoir, le néocolonialisme, les manipulations politiques et l’abandon des peuples. Mais aujourd’hui, ils sont subitement devenus silencieux.
Où est passé le contre-pouvoir artistique ?
Mais une question traverse aujourd’hui une partie de l’opinion ivoirienne : où est passé ce contre-pouvoir artistique incarné pendant longtemps par les reggaemakers, face aux controverses qui accompagnent la gouvernance actuelle ? Depuis l’accession d’Alassane Ouattara à la présidence en 2011, la Côte d’Ivoire a connu des épisodes majeurs avec la crise postélectorale de 2010-2011, la réforme constitutionnelle de 2016, le scrutin présidentiel de 2020 marqué par le débat sur un troisième mandat et les violences électorales et post-electorales qui l’ont accompagné ? Le quatrième mandat avec ses tués et ses prisonniers politiques ? Les débats persistants sur les libertés publiques, la réconciliation nationale et le fonctionnement des institutions ? Face à ces événements, certains observateurs estiment que les grandes œuvres contestataires visant directement le pouvoir ivoirien sont devenues plus rares. Cette perception nourrit un débat légitime, sans permettre d’en déduire les motivations des artistes.
Le reggae, la conscience universelle : l’exemple de Bob Marley.
Cheikh Anta Diop rappelait que la fidélité d’un intellectuel devait aller à la vérité avant d’aller aux hommes. Aimé Césaire écrivait que la liberté ne souffre d’aucune géométrie variable. C’est cette cohérence qui fonde la légitimité d’une conscience. Le silence est un droit. Aucun artiste n’est tenu de commenter chaque épisode politique. Mais lorsqu’une carrière entière s’est construite sur la dénonciation des abus du pouvoir, le silence face aux controverses du présent devient lui-même un objet de réflexion publique. C’est précisément pourquoi Bob Marley demeure la référence absolue du reggae engagé. Il ne chantait pas contre un président en particulier ; il chantait contre Babylone, c’est-à-dire contre tout système d’oppression, de domination, de corruption, d’injustice et d’aliénation. Son combat ne variait ni avec les alternances politiques, ni avec l’identité des gouvernants. Pour lui, qu’il soit colonial, néo-colonial ou africain, tout pouvoir qui écrasait la dignité humaine devenait une expression de Babylon. C’est cette fidélité aux principes qui a fait de Bob Marley une conscience universelle. Il n’était ni le chanteur d’une opposition ni celui d’un pouvoir ; il était le chanteur de la liberté.
L’histoire exige la constance.
L’histoire est sévère envers les grandes voix. Elle ne leur demande pas d’être des opposants permanents. Elle leur demande seulement d’être constantes. Car lorsqu’un prophète ne dénonce Babylone que lorsqu’elle porte le visage de ses adversaires, mais se tait lorsqu’elle revêt celui de ses proches, il cesse d’être le gardien des principes pour devenir, aux yeux d’une partie du public, le témoin silencieux de son époque. C’est peut-être là que se joue la frontière entre une légende et une circonstance.

