FRANÇOIS LECOINTRE, L’HOMME QUI A SERVI LA FRANCE AU RWANDA, EN CÔTE D’IVOIRE ET AU SAHEL
Il est né en 1962 à Cherbourg, dans une famille où l’uniforme était une seconde peau. Son père commandait un sous-marin nucléaire, son oncle était vice-amiral, un autre oncle était mort en Algérie à vingt-trois ans, devenant le héros absolu dont on lui parlait toute son enfance. Ce sang militaire a coulé dans ses veines bien avant qu’il n’intègre Saint-Cyr en 1984 et qu’il choisisse les troupes de marine, celles qui servent loin de la métropole, là où la France mène ses guerres oubliées, ses guerres sales, ses guerres que personne ne raconte dans les manuels scolaires.
Sa première empreinte en Afrique remonte à la fin des années 1980 et au début des années 1990, lorsqu’il est déployé en République centrafricaine, au Gabon, puis à Djibouti et en Somalie. Il apprend le métier de soldat colonial, celui qui protège les intérêts de la France là où elle a des bases, des ressources, des alliés. Mais c’est en 1994 que son nom entre dans une zone d’ombre qui ne le quittera plus. Capitaine à l’époque, il participe à l’opération Turquoise au Rwanda, cette intervention militaire française censée être humanitaire mais qui, pour des millions d’Africains et pour de nombreux historiens, a surtout servi à protéger les auteurs du génocide des Tutsi. Les faits sont documentés, ils sont écrits noir sur blanc dans des rapports, des livres, des archives : un câble diplomatique révèle que Paris a aidé des suspects du génocide à s’échapper de la zone humanitaire contrôlée par les soldats français. Et Lecointre était là, responsable du secteur de Gisovu, un secteur clé où des milliers de Tutsi ont été massacrés pendant que l’armée française regardait ailleurs, ou pire, protégeait les bourreaux. Un spécialiste de la politique française en Afrique, Jacques Morel, l’accuse même d’avoir défendu les auteurs du génocide et d’avoir collaboré avec Alfred Musema, un génocidaire condamné à perpétuité par le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Lui, répond que ces accusations sont insupportables et complètement folles, qu’il est fier d’avoir été un soldat de Turquoise. Mais la fierté ne lave pas les archives, et les archives parlent, et les archives crient, et les archives montrent que la France a protégé des tueurs, que la France a sauvé des criminels, que la France a trahi la mémoire des victimes.
En 1995, il devient le héros de la baïonnette à Sarajevo, en Bosnie, un fait d’armes qui lui vaut la Légion d’honneur et qui construit sa légende en France. Il reprend un pont à la baïonnette, un acte de bravoure que l’armée française célèbre comme un symbole de dignité retrouvée. Mais ce même homme qui a repris un pont à la baïonnette pour sauver l’honneur de l’armée française ne s’est jamais interrogé sur l’honneur perdu au Rwanda, ne s’est jamais demandé pourquoi la France avait protégé des génocidaires, ne s’est jamais demandé pourquoi il portait encore la Légion d’honneur alors qu’il avait servi dans une opération qui a aidé des assassins. En 2001, il est breveté de l’école de guerre, puis il retourne en Afrique en 2006, cette fois en Côte d’Ivoire, comme chef de corps de son régiment lors de l’opération Licorne. Une opération de maintien de la paix, dit-on, mais qui a surtout permis à la France de soutenir le régime de Gbagbo face aux rebelles, dans un pays qu’elle n’a jamais vraiment laissé respirer, un pays qu’elle a divisé, un pays qu’elle a pillé, un pays qu’elle a utilisé comme un terrain de jeu pour ses intérêts économiques et géopolitiques.
Son véritable tournant stratégique a lieu en 2013, lorsqu’il est nommé commandant de la première mission européenne de formation au Mali, l’EUTM Mali. Il arrive avec un constat sévère : l’armée malienne est destructurée, incapable de se projeter dans l’avenir, incapable de protéger son propre peuple. Il promet de former quatre bataillons de 650 à 700 hommes, avec un budget européen de 12,3 millions d’euros. Il reçoit même la décoration de commandeur de l’Ordre national du Mali à titre étranger. Mais sur le terrain, la réalité est tout autre : l’armée malienne formée par les Européens reste fragile, les groupes armés se renforcent, les populations se méfient, et la France s’enfonce un peu plus dans un conflit qu’elle ne maîtrise pas, un conflit qu’elle a créé en partie, un conflit qu’elle entretient pour justifier sa présence, pour justifier ses bases, pour justifier ses bombes.
En 2017, Emmanuel Macron le nomme chef d’état-major des armées, en remplacement du général de Villiers, qui avait démissionné après un clash avec le président. Lecointre, lui, reste loyal. Il est le bon soldat, l’exécutant docile qui ne contredit pas l’Élysée, qui obéit sans poser de questions, qui applique les ordres sans discuter la morale. Pendant quatre ans, de 2017 à 2021, il est le commandant en chef de toutes les opérations françaises, notamment Barkhane au Sahel. C’est sous son commandement que l’armée française mène des frappes aériennes qui, selon l’ONU, ont tué des civils, des femmes, des enfants, des vieillards, des gens qui n’avaient rien demandé à personne. La plus emblématique est celle de Bounti, au Mali, le 3 janvier 2021 : une frappe française vise un rassemblement que Paris présente comme un groupe de djihadistes, mais l’enquête des Nations unies conclut qu’il s’agissait d’un mariage, et que 19 civils ont été tués, que des femmes ont été déchiquetées, que des enfants ont été réduits en cendres, que des familles ont été anéanties. Le rapport de l’ONU est clair, précis, implacable : le groupe touché était composé en très grande majorité de civils protégés par le droit international humanitaire. Lecointre conteste absolument les conclusions. Il parle d’erreurs, de biais, de manipulation, il accuse l’ONU de vouloir décrédibiliser l’armée française, il accuse les Nations unies de partialité, il accuse les enquêteurs de mauvaise foi. Il demande pourquoi il n’y a pas eu d’exhumation des corps, pourquoi pas de police scientifique, pourquoi pas d’investigation indépendante. Mais les faits sont là, les corps sont là, les familles sont là, les larmes sont là, et l’ONU, qui n’est pas une organisation pro-africaine, a mené son enquête et a conclu à une bavure. Lui, il a nié.
Il a aussi nié les autres frappes, les autres morts civiles, les autres enfants qu’il a reconnu avoir tués parce qu’ils n’avaient pas été identifiés comme tels, parce que les drones n’avaient pas vu, parce que les renseignements étaient mauvais, parce que la guerre est sale. Il a parlé de dommages collatéraux, de guerre des perceptions, de combat de conviction, de manipulation de l’opinion. Mais pour les populations du Sahel, ce ne sont pas des perceptions : ce sont des morts. Ce sont des mariages transformés en charniers. Ce sont des villages entiers qui ont vu leurs enfants disparaître sous les bombes françaises. Ce sont des mères qui pleurent, des pères qui crient, des frères qui se vengent, et des générations entières qui haïssent la France parce que la France leur a pris tout ce qu’ils avaient.
C’est également lui qui a poussé pour la création de la Task Force Takuba, cette force européenne de forces spéciales censée accompagner les armées sahéliennes. Il en parlait comme d’une capacité intermédiaire entre les forces spéciales et conventionnelles, une force agile, réactive, capable de frapper vite et fort. Mais sur le terrain, les partenaires européens ne sont pas venus en masse : sur les 2 000 soldats promis, seule une poignée a réellement rejoint la mission, et encore, ils sont restés dans leurs bases, ils n’ont pas combattu, ils n’ont pas protégé, ils n’ont pas changé la donne. La Task Force Takuba a été perçue comme un instrument de consolidation de l’Europe de la défense, plus qu’un véritable soutien aux armées africaines. Elle a servi les intérêts de la France et de l’Europe, pas ceux des populations sahéliennes. Elle a servi à montrer que l’Europe était présente, mais elle n’a pas servi à sauver des vies.
En juillet 2021, il quitte ses fonctions, officiellement pour se dissocier du calendrier politique, pour ne pas être mêlé à la campagne présidentielle de 2022. Mais beaucoup ont vu dans ce départ une déception après l’annonce de la fin de Barkhane par Macron, une fin qu’il n’a pas voulue, une fin qu’il a combattue en interne, une fin qu’il a vue comme un abandon. Il n’était plus l’homme de la situation. La France reculait, les juntes prenaient le pouvoir au Mali, au Burkina, au Niger, et les populations tournaient le dos à l’armée française, tournaient le dos à la France, tournaient le dos à tout ce qu’elle représentait. Il a laissé derrière lui un Sahel plus instable que jamais, des armées africaines fragiles, des États effondrés, et une population qui ne veut plus entendre parler de la France, qui ne veut plus voir de soldats français, qui ne veut plus de bases françaises, qui ne veut plus de drapeaux français.
Aujourd’hui, il est grand chancelier de la Légion d’honneur, la plus haute distinction française. Celui qui a reçu la Légion d’honneur pour son acte de bravoure à Sarajevo est maintenant le gardien de cette même distinction, celui qui décide qui mérite d’être honoré par la France. Mais il n’a pas disparu du débat africain. Au contraire, il assume des positions de plus en plus radicales, de plus en plus assumées, de plus en plus honnêtes dans leur cynisme. Il appelle à ce que l’Europe aille défendre ses intérêts en Afrique, y compris par les moyens militaires, même si les populations ne veulent pas, même si les gouvernements africains disent non. Il parle de l’Afrique comme d’un enjeu stratégique pour l’Europe, du destin commun des deux continents, mais toujours avec ce prisme qui place l’Europe au centre et l’Afrique à la périphérie, toujours avec cette idée que l’Europe doit décider, que l’Europe doit agir, que l’Europe doit protéger ses intérêts, même si cela signifie tuer des Africains. Il regrette le retrait forcé des troupes françaises au Sahel, il regrette que la France ait dû plier devant les juntes, il regrette que les populations aient choisi la Russie plutôt que la France. Il affirme que la France ne fait pas la guerre pour la démocratie, mais pour ses intérêts, et il le dit avec une franchise désarmante, comme s’il s’agissait d’une évidence, comme s’il n’y avait pas de morale, comme s’il n’y avait pas de victimes. Un blog sur MediaPart l’accuse même d’appeler à recoloniser l’Afrique et de faire l’apologie de crimes contre l’humanité, et il ne dément pas, il ne se défend pas, il continue.
Ce qu’il faut comprendre, au-delà de l’homme, c’est le système qu’il incarne. François Lecointre n’est pas un monstre isolé, un psychopathe, un fou sanguinaire. C’est un produit de l’armée française, formé pour obéir, pour exécuter, pour ne pas poser de questions morales, pour ne pas s’interroger sur les conséquences de ses actes. Il a servi la France là où elle voulait servir, au Rwanda, en Côte d’Ivoire, au Mali, au Sahel. Il a tué des civils, il a nié les rapports de l’ONU, il a protégé des génocidaires, il a formé des armées qui se sont effondrées, il a promis l’Europe et n’a livré que des promesses, il a parlé de paix et a semé la mort. Et aujourd’hui, il ose encore parler de retour, de défense des intérêts, de nécessité militaire, comme si rien ne s’était passé, comme si les morts n’étaient pas là, comme si les familles n’attendaient pas justice. C’est peut-être ça, le plus insupportable : l’absence totale de remise en question, le refus obstiné de reconnaître que la France a fait du mal, que ses soldats ont fait du mal, que lui-même a fait du mal, que l’opération Turquoise était une honte, que Barkhane était un échec, que Takuba était une mascarade.
Il n’y a pas de preuve publique qu’il ait personnellement ordonné ou commis des exécutions sommaires, qu’il ait lui-même appuyé sur la gâchette, qu’il ait lui-même choisi les cibles. Mais il a été le commandant en chef sous lequel des civils ont été tués, sous lequel des enfants ont été massacrés, sous lequel des mariages ont été transformés en charniers. Il a été le chef qui a nié les rapports indépendants, qui a contesté l’ONU, qui a minimisé les morts, qui a parlé de dommages collatéraux comme s’il s’agissait d’un détail technique. Il a été l’officier qui, au Rwanda, a servi dans une opération qui a protégé des génocidaires, qui a aidé des assassins à s’échapper, qui a fermé les yeux sur les massacres. Il est le symbole de cette France qui n’a jamais voulu reconnaître ses erreurs, qui conteste les rapports de l’ONU, qui minimise les frappes meurtrières, qui promet l’Europe sans tenir ses engagements, qui parle de paix en vendant des armes, qui parle de démocratie en soutenant des dictateurs, qui parle d’humanitaire en protégeant des génocidaires.
Alors que faire de lui, maintenant ? La moquerie est une arme, elle est utile, elle fait du bruit, elle touche les cœurs, elle fait rire ceux qui pleurent. Mais elle ne suffit pas. L’éducation est une autre arme, plus lente, plus profonde, plus durable, plus redoutable. Ce que les Africains doivent savoir, ce que les enfants doivent apprendre, ce que les étudiants doivent étudier, ce que les paysans doivent comprendre, ce que les mères doivent raconter, c’est que François Lecointre n’est pas le problème : il est le symptôme. Le symptôme d’une France qui n’a jamais digéré sa décolonisation, qui continue de voir l’Afrique comme son jardin, comme son arrière-cour, comme son réservoir de matières premières, comme son terrain d’entraînement pour ses forces spéciales. Le symptôme d’une France qui envoie ses généraux donner des leçons alors qu’elle n’a rien à donner, sinon des bombes et des mensonges, sinon des promesses et des trahisons. Le symptôme d’une Europe qui parle d’intérêts communs mais qui ne voit dans l’Afrique qu’une porte d’entrée pour les migrants, une source de minerais pour ses usines, un marché pour ses armes, un champ de bataille pour ses expériences militaires.
La vraie réponse à Lecointre, ce n’est pas un tweet viral, ce n’est pas un post Facebook, ce n’est pas une vidéo TikTok. C’est une conscience collective, une mémoire partagée, une histoire réécrite par nous-mêmes. C’est savoir que l’opération Turquoise n’était pas humanitaire, que Barkhane n’a pas protégé les civils, que la Task Force Takuba n’a pas formé les armées sahéliennes, que l’armée française a menti, qu’elle ment encore, et qu’elle mentira toujours tant qu’elle n’aura pas fait son propre travail de mémoire, tant qu’elle n’aura pas reconnu ses crimes, tant qu’elle n’aura pas demandé pardon. C’est savoir que la France n’est pas venue en Afrique pour sauver des vies, mais pour protéger ses intérêts, pour préserver son influence, pour maintenir son hégémonie. C’est savoir que la France a divisé, pillé, tué, et qu’elle continue de le faire sous des airs humanitaires. C’est savoir que l’Afrique n’a pas besoin de sauveurs, mais de partenaires qui la respectent, qui l’écoutent, qui la comprennent, qui ne lui imposent pas leurs généraux. C’est savoir que la vengeance est un sentiment, mais que la construction est un projet, et que le projet, c’est une Afrique unie, forte, debout, qui connaît son histoire et qui n’a plus peur des généraux français.
Lecointre est le passé, un passé lourd, un passé sanglant, un passé qui refuse de mourir. Mais nous, Africains, nous sommes l’avenir, un avenir que nous construirons ensemble, sans lui, sans ses bombes, sans ses mensonges, sans ses leçons. Un avenir où nos enfants apprendront l’histoire de l’opération Turquoise, de Barkhane, de Bounti, et où ils comprendront pourquoi nous avons dit non. Un avenir où les généraux français ne viendront plus donner des ordres, mais où ils viendront, peut-être, demander pardon. Un avenir où la France ne sera plus une puissance coloniale, mais un partenaire, si elle le mérite. Un avenir où l’Afrique sera enfin maîtresse de son destin.
Reveil-info
M.Africa


