L’IMPOSSIBLE RAPPROCHEMENT : COMMENT LE BÉNIN ET L’AES ONT SURMONTÉ LEUR CRISE POUR RÉINVENTER LEUR AVENIR COMMUN
LA CRISE QUI AURAIT PU TOUT EMBRASER
Lorsque les transitions politiques ont bouleversé le Sahel en 2023, le Bénin, fidèle à la CEDEAO et allié de la France, s’est retrouvé en première ligne d’une confrontation régionale sans précédent. La fermeture de la frontière avec le Niger, décrétée le 30 juillet 2023, n’était pas seulement une sanction politique – elle était le symptôme d’une rupture profonde qui allait tenir en haleine la sous-région pendant près de trois ans. Le Niger, pays enclavé par nature, voyait son principal débouché maritime se fermer brutalement, tandis que le Bénin perdait son statut de plaque tournante logistique pour des milliards de francs CFA de marchandises transitant annuellement.
Derrière cette crise diplomatique se jouait bien plus qu’un simple différend frontalier: c’était l’avenir des relations entre les États côtiers et les nouvelles autorités sahéliennes qui était en jeu.
LES ACCUSATIONS DE BASES MILITAIRES FRANÇAISES : UNE ALLÉGATION SANS FONDEMENT
Le général Abdourahamane Tiani, président de la transition nigérienne, a martelé à plusieurs reprises que le Bénin abritait des infrastructures militaires françaises destinées à déstabiliser son pays. En février 2026, il accusait directement Paris, Cotonou et Abidjan d’avoir commandité une attaque contre une base aérienne à Niamey, sans jamais fournir la moindre preuve pour étayer ces graves accusations. Pourtant, des investigations poussées et les démentis officiels des autorités françaises et béninoises ont permis d’établir que ces allégations relevaient davantage d’une stratégie de communication politique que d’une réalité militaire. Le général Fabien Mandon, chef d’état-major de l’armée de l’air française, a formellement démenti toute présence militaire permanente dans le nord du Bénin lors d’une conférence de presse à Cotonou le 20 mars 2026, qualifiant ces informations de « campagnes de désinformation » visant à altérer la perception de la situation sécuritaire. La France a toujours maintenu que sa coopération avec le Bénin se limitait à une assistance ponctuelle et au partage de renseignements, sans implantation durable.
LES EXPULSIONS DIPLOMATIQUES ET LA TENTATIVE DE PUTSCH DE 2025
Janvier 2026 marque un tournant décisif dans l’escalade des tensions. Le gouvernement béninois expulse deux fonctionnaires de l’ambassade du Niger à Cotonou, une mesure immédiatement suivie de la déclaration de persona non grata à l’encontre du Premier conseiller de l’ambassade du Bénin à Niamey. Cette expulsion croisée intervient moins d’un mois après la tentative de coup d’État manquée du 7 décembre 2025, que Cotonou a attribuée à une « main étrangère » sans toutefois désigner nommément quel pays. Les réseaux sociaux de l’AES s’étaient pourtant enflammés, annonçant la réussite du putsch et la prochaine entrée du Bénin dans l’Alliance. Ces rumeurs, largement relayées par des activistes proches des autorités de transition, ont contribué à entretenir un climat de méfiance mutuelle bien au-delà des faits avérés.
L’INVESTITURE QUI A TOUT CHANGÉ
Le 24 mai 2026, le palais des Congrès de Cotonou devient le théâtre d’un tournant géopolitique inattendu. L’investiture de Romuald Wadagni, ancien ministre des Finances et artisan de la croissance béninoise, se transforme en un puissant signal de rapprochement avec l’AES. Le Premier ministre nigérien Ali Mahamane Lamine Zeine, explicitement mandaté par les dirigeants de l’AES, y assiste aux côtés des ministres des Affaires étrangères du Mali et du Burkina Faso. Dans son discours, Wadagni lance un appel vibrant à la coopération régionale : « Dans une sous-région confrontée au péril terroriste, nous sommes condamnés à travailler ensemble ». Cette déclaration, prononcée en présence des représentants des trois pays de l’AES, marque une rupture nette avec la ligne dure de son prédécesseur Patrice Talon.
LA VISITE HISTORIQUE DU 2 JUIN 2026
Neuf jours seulement après son investiture, Romuald Wadagni devient le premier président béninois à fouler le sol nigérien depuis le bouleversement politique de juillet 2023. Accueilli à l’aéroport de Niamey par le général Tiani, il entame une tournée éclair qui le conduira également à Ouagadougou, Lomé, Abidjan et Accra. Cette visite d’amitié et de travail intervient alors que la frontière entre les deux pays reste toujours fermée, contraignant les transporteurs à des détours périlleux via le Burkina Faso ou le Nigeria. Les enjeux économiques sont colossaux : le port de Cotonou, traditionnel débouché naturel du Niger, a perdu des milliards de francs CFA de fret, tandis que les oléoducs reliant les champs pétrolifères d’Agadem au port de Sèmè n’ont atteint que la moitié de leurs objectifs en raison des tensions diplomatiques.
LES INTÉRÊTS CHINOIS, ARCHITECTES SILENCIEUX DU RAPPROCHEMENT
Derrière les embrassades diplomatiques se cache une réalité économique implacable : l’oléoduc Niger-Bénin, véritable cordon ombilical énergétique, représente un investissement estimé à 4,5 milliards de dollars de la part de la China National Petroleum Corporation (CNPC). Ce projet, qui devait porter la production nigérienne de 20 000 à 90 000 barils par jour, se trouve au cœur des enjeux de la normalisation. La Chine, soucieuse de protéger son investissement, a exercé des pressions discrètes mais déterminantes sur les deux parties pour faciliter le dialogue. Le 18 mai 2026, à peine six jours avant l’investiture de Wadagni, le Niger et la CNPC ont signé un accord-cadre sur le pétrole, créant ainsi un intérêt économique convergent incontournable pour les deux pays.
L’AES ENTRE SURVEILLANCE ET PRAGMATISME
Contrairement aux rumeurs insistantes sur les réseaux sociaux, l’Alliance des États du Sahel n’a jamais officiellement pris position sur l’élection présidentielle béninoise de 2026, et aucune preuve sérieuse n’établit un soutien financier de l’AES à quelque candidat que ce soit. La seule figure politique ouvertement pro-AES à s’être présentée, Kémi Séba, n’a d’ailleurs pas réussi à se qualifier pour le scrutin. En revanche, l’AES surveille de très près l’évolution de la situation politique au Bénin, comme l’a montré sa réaction à la tentative de coup d’État de décembre 2025. Les activistes proches des autorités de transition ont largement relayé des informations erronées sur cette tentative, alimentant la psychose et la désinformation.
LES VÉRITABLES ENJEUX DE LA RÉOUVERTURE FRONTALIÈRE
La réouverture de la frontière Niger-Bénin, bien plus qu’un simple geste diplomatique, est devenue le véritable test de la politique de rapprochement de Wadagni. Les populations, de part et d’autre, redoutent les infiltrations : le Niger craint la présence d’éléments américains et français très visibles surveillant son territoire, tandis que le Bénin redoute la pénétration des groupes djihadistes JNIM et de l’État islamique au Sahel. La frontière reste, pour l’instant, largement contournée via le Nigeria, mais cette situation ne peut durer sans mettre en péril les économies des deux pays. Le secrétaire général de l’Union des travailleurs du transport du Niger résume l’espoir général : « De part et d’autre, toutes les populations ont apprécié la visite de la délégation. Les gens ont l’espoir qu’avec la nouvelle équipe gouvernementale du Bénin, les négociations pourront évoluer, parce que cette crise n’arrange personne ».
UNE NOUVELLE DYNAMIQUE RÉGIONALE EN MARCHE
La main de l’AES dans ce processus est moins celle d’une ingérence directe que celle d’une contrainte structurelle incontournable. Le Bénin a compris que l’isolement économique et sécuritaire n’était pas une option viable, tandis que l’AES a pris conscience de l’importance des corridors côtiers pour sa survie économique. La visite de Romuald Wadagni à Niamey n’est ni une capitulation béninoise ni une victoire de l’AES – c’est l’acte de naissance d’une nouvelle géopolitique ouest-africaine, où le pragmatisme économique et la lutte commune contre le terrorisme l’emportent sur les rancœurs politiques. Reste à savoir si les accords annoncés se concrétiseront et si la frontière rouvrira véritablement, ou si ce rapprochement restera une parenthèse diplomatique dans une région habituée aux faux-semblants et aux retournements d’alliance.
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