Somaliland – Somalie : une union brisée, un divorce historique, le paradoxe des Somalilandais

Deux pays de la Corne de l’Afrique, la Republique de Somalie et le Somaliland, donnent de la voix recemment au Burkina Faso. A priori, les noms de ces États peuvent semer la confusion dans l’esprit des Burkinabè mais leur évocation rappelle l’histoire d’un divorce oublié et d’un État que le monde refuse encore de regarder en face. Portée par le nouveau souffle diplomatique du Burkina Faso et par l’audience grandissante du capitaine Ibrahim Traoré sur la scène internationale, la Somaliland a choisi Ouagadougou pour porter sa voix devant le monde. En quête de reconnaissance depuis sa rupture avec la Somalie, ce territoire de la Corne de l’Afrique voit désormais dans la terre de Thomas Sankara un espace d’écoute, d’influence, d’attention aux cris de coeurs des jeunes et de légitimation politique.*
L’arrivée à Ouagadougou, le 24 avril 2026, d’une forte délégation somalilandaise conduite par l’homme d’affaires Noël Kpatchavi, avec à ses côtés, son conseiller Safiou Radji, le ministre des Affaires étrangères Adam Adirahman Dahir et le frère du président somalilandais, le Dr Mohamed Mohamud Abdilahi n’a rien d’anodin. Derrière le don symbolique destiné à soutenir l’œuvre de construction nationale portée par l’Agence Faso Mêbo, se joue une intense bataille diplomatique entre Mogadiscio et Hargeisa. La présence de la délégation somalilandaise à Ouagadougou s’inscrit dans une volonté du président et de la jeunesse de Somaliland de s’appuyer sur la plaque tournante diplomatique du Faso pour repondre à l’offensive de Somalie, rehausser l’image de Somaliland, relancer la dynamique pour la reconnaissance de ce pays et faire entendre le cri de cœur de sa jeunesse qui veut migrer au Burkina. Cette délégation était porteur d’un message destiné à SE Le Capitaine Ibrahim Traoré.
Et lorsque la Somalie dépêche à son tour, le 6 mai 2026, son ministre de la Sécurité intérieure, le général Abdullahi Sheikh Ismail, porteur d’un message du président Hassan Sheikh Mohamud au chef de l’État burkinabè, Ouagadougou devient alors le théâtre d’un duel diplomatique aux relents historiques. Comme au temps où la question sahraouie opposait la République arabe sahraouie démocratique au Maroc sous la révolution sankariste, le Burkina Faso redevient, une fois encore, le carrefour africain des combats pour l’autodétermination et la souveraineté des peuples.
Dans la Corne de l’Afrique, il existe une réalité géopolitique que beaucoup ignorent, confondent ou regardent à travers le prisme réducteur des guerres et de l’instabilité : celle du Somaliland et de la Somalie. Pour nombre d’observateurs étrangers, les deux noms se mélangent dans une même perception brouillée. Pourtant, derrière cette apparente similitude linguistique, religieuse et ethnique, se cache une fracture historique profonde. Deux trajectoires. Deux expériences politiques. Deux visions du pouvoir. Et surtout, deux États qui n’ont jamais véritablement marché au même rythme.
*Le président, la population et la jeunesse somalilandais solidaires et admiratifs du sacrifice peuple burkinabè et du leadership du président du Faso*
Le Somaliland n’est pas une “province rebelle” née d’une aventure séparatiste improvisée. Non. L’histoire est beaucoup plus complexe. Plus ancienne aussi. Elle remonte à la période coloniale où les territoires somalis étaient morcelés entre différentes puissances européennes. Le nord-ouest, aujourd’hui appelé Somaliland, relevait du protectorat britannique sous l’appellation de British Somaliland. Le sud, lui, était administré par l’Italie sous le nom de Somalie italienne. Deux administrations distinctes. Deux systèmes coloniaux différents. Deux entités politiques séparées. Et cela change tout.
Le 26 juin 1960, le Somaliland britannique accède à son indépendance. Pendant quelques jours, il existe comme État souverain reconnu par plusieurs pays. Mais porté par l’élan panafricaniste et le rêve exaltant d’une Grande Somalie réunissant tous les peuples somalis, il choisit volontairement de s’unir à l’ancienne Somalie italienne devenue indépendante le 1er juillet 1960. Ainsi naît la République somalienne. Ce mariage politique, célébré dans l’euphorie des indépendances africaines, allait pourtant rapidement révéler ses fissures.
Très tôt, les populations du nord dénoncent une marginalisation politique et économique. Les centres de décision se concentrent à Mogadiscio. Les frustrations grandissent. Les équilibres promis ne viennent pas. Puis arrive la dictature du président Mohamed Siad Barre. Dans les années 1980, le nord somalilandais devient le théâtre d’une répression d’une rare brutalité. Hargeisa est bombardée. Des milliers de civils fuient. Des familles entières sont brisées. Cette blessure reste encore vive dans la mémoire collective du Somaliland. Là-bas, beaucoup ne parlent pas simplement d’échec politique. Ils parlent de trahison historique.
*Le triomphe d’une vérité historique face à une histoire tronquée*
Quand le régime de Siad Barre s’effondre en 1991 et que la Somalie bascule dans le chaos, le Somaliland choisit alors de reprendre la souveraineté qu’il estime avoir volontairement mise en commun trente ans plus tôt. Il proclame son indépendance. Depuis cette date, il fonctionne comme un État à part entière. Et c’est là que commence l’un des plus grands paradoxes géopolitiques contemporains. Car pendant que la Somalie reconnue internationalement s’enfonçait dans les guerres civiles, les attentats du groupe Al-Shabaab, les rivalités claniques et les crises institutionnelles, le Somaliland, lui, bâtissait patiemment autre chose. Sans reconnaissance officielle. Sans siège à l’ONU. Sans les larges financements internationaux accordés à Mogadiscio.
A Hargeisa, capitale du Somaliland, les institutions se sont consolidées progressivement. Des élections ont été organisées. Une monnaie locale circule. Une armée existe. Une police fonctionne. Un Parlement siège. Le pays possède son drapeau, son passeport, sa banque centrale et ses mécanismes administratifs propres. Tout n’y est pas parfait, évidemment. Aucun État africain ne peut sérieusement prétendre à la perfection institutionnelle. Mais la différence saute aux yeux : le Somaliland a réussi à construire une relative stabilité politique et sécuritaire dans une région longtemps associée au désordre.
Et cela dérange parfois certains récits simplistes.
Il faut le dire avec clarté pour rétablir la vérité une fois pour toute: le Somaliland n’a jamais “dépendu” historiquement de la Somalie au sens où on le présente souvent. Les deux territoires furent des colonies différentes devenues indépendantes séparément avant de tenter une union politique qui a échoué. Il s’agit là d’une nuance fondamentale. Le Somaliland considère donc qu’il ne s’est pas séparé d’un État auquel il appartenait naturellement. Il estime plutôt avoir récupéré une souveraineté antérieure après la faillite d’un projet d’union devenu insoutenable.
*Quand un État pousse le ridicule de vouloir imposer son instabilité à un pays voisin qui s’impose par sa stabilité*
Mais malgré cette réalité historique et malgré les résultats institutionnels observables sur le terrain, la communauté internationale continue officiellement de reconnaître la Somalie comme seule autorité souveraine sur l’ensemble du territoire. L’Union africaine reste prudente. Beaucoup d’États craignent qu’une reconnaissance du Somaliland ouvre la voie à d’autres revendications séparatistes sur le continent. Alors le dossier reste suspendu dans une sorte de zone grise diplomatique.
Pourtant, parler d’isolement total du Somaliland serait une contre-vérité.
Au fil des années, le Somaliland a tissé des relations officieuses mais solides avec plusieurs États et partenaires stratégiques. L’Éthiopie entretient des liens économiques et sécuritaires étroits avec Hargeisa. Les Émirats arabes unis y ont investi dans les infrastructures portuaires, notamment à Berbera. Le Royaume-Uni maintient des rapports historiques soutenus avec cet ancien protectorat britannique. Quant aux États-Unis, ils observent avec intérêt la stabilité stratégique de ce territoire situé sur une route maritime mondiale cruciale.
Le Somaliland n’est donc pas un territoire oublié vivant en autarcie diplomatique. Il est un acteur géopolitique discret mais réel dans la Corne de l’Afrique.
Finalement, l’histoire entre la Somalie et le Somaliland ressemble à ces unions bâties sur un rêve noble mais fragilisées par les déséquilibres, les incompréhensions et les blessures mal cicatrisées. Un mariage politique né dans l’enthousiasme des indépendances et terminé dans la douleur, le sang et le ressentiment. A l’image de la Fédération du Mali, de la Sénégambie, de l’Union entre l’Egypte et le Liban, du Brexit… Aujourd’hui encore, Mogadiscio revendique le Somaliland comme partie intégrante de son territoire. Et le Somaliland continue, lui, d’avancer avec la conviction silencieuse d’exister déjà comme un État, même sans certificat officiel du monde. C’est peut-être cela, au fond, le drame et la singularité du Somaliland : fonctionner comme un pays sans avoir le droit international de se faire pleinement appeler ainsi.
Moshe Gandoura TESSEMA
In le Burkina Faso au coeur de l’Afrique d’aujourd’hui
Reveil-info
