11 mai 2026
Home » Sommet Afrique-France de Nairobi : une longue lettre ouverte à Emmanuel Macron

Lettre Ouverte à Emmanuel Macron
Sur l’audace particulière de revendiquer ce que vous avez passé des générations à détruire

Monsieur Macron,

Vous vous êtes levé à Nairobi en Mai 2026, lors d’un sommet que vous avez convoqué à la hâte pour sauver ce qu’il restait de la crédibilité africaine de la France, après que les dignes peuples du Mali, du Niger, du Burkina Faso ont expulsé vos soldats, vos bases et vos drapeaux de leur sol, et vous avez déclaré, devant une salle pleine de chefs d’état africains qui ont eu le malheur historique de s’y asseoir en silence, que “vous ( les français) êtes les vrais panafricanistes”.

J’ai essayé, avec un effort intellectuel sincère, d’identifier la catégorie précise d’échec moral et cognitif qui produit une déclaration d’une telle magnitude, livrée avec ce degré de sang-froid, et j’ai conclu qu’elle échappe à toute taxonomie existante. Ce que vous avez dit à Nairobi est sa propre espèce de stupidité. Une stupidité si magistralement accomplie, qu’elle exige un mot nouveau. Un néoligisme qui se situerait quelque part à l’intersection exacte de l’analphabétisme historique le plus crasse, de l’impudence institutionnelle la plus consommée, et de cette arrogance civilisationnelle particulière que votre république a si patiemment raffinée sur cinq siècles qu’elle ne ressemble plus à un choix mais à une condition congénitale.

Cher Emmanuel Macron: on ne devient pas capable de dire ce que vous avez dit hier à Nairobi par accident. On y arrive au terme d’une longue éducation dans l’art de ne jamais avoir à rendre de comptes: une éducation que la Cinquième République dispense à ses présidents avec une générosité qu’elle n’a jamais étendue aux peuples qu’elle a colonisés.​​​​​​​​​​​​​​​​ Permettez-moi dinc de vous offrir ce que votre éducation, aussi coûteuse et célébrée qu’elle ait sans doute été, a manifestement omis de vous fournir : une leçon d’hustoire.

Le panafricanisme n’est pas né à Paris. Il n’a pas été théorisé dans les couloirs de Sciences Po ni dans les salons de votre république. Il est né dans les cales des navires négriers, dans les champs de plantation de Saint-Domingue, dans l’exil d’hommes et de femmes que votre république et ses prédécesseurs ont traqués, empoisonnés, abattus, disparus et enterrés dans des fosses communes précisément parce qu’ils avaient l’audace de croire que les peuples africains et d’origine africaine méritaient de se gouverner eux-mêmes. Le panafricanisme est, dans sa forme la plus fondamentale, la philosophie politique qui a dit non à tout ce à quoi la France a dit oui pendant quatre siècles: l’esclavage, la colonisation et la néocolonisation. C’est la tradition intellectuelle et organisationnelle construite en opposition directe et irréconciliable avec le projet que votre nation a mené sur ce continent avec une constance et une brutalité que votre repositionnement rhétorique actuel ne peut pas blanchir rétrospectivement.

Vous connaissez les noms, Monsieur Macron, car ils figurent dans les archives que votre gouvernement a passé des décennies à gérer avec un soin exquis, à publier sélectivement, à classer stratégiquement, et sans jamais les confronter avec la pleine honnêteté sans médiation que la justice exigerait. Toussaint Louverture, qui a conduit la seule révolution d’esclaves réussie de l’histoire humaine et que votre prédécesseur Napoléon Bonaparte a fait empoisonner dans une prison française en 1803, parce que l’existence d’une république noire libre était une contradiction philosophique intolérable pour le projet impérial français et pour l’esclavage que votre république avait brièvement aboli avant de le rétablir. Ruben Um Nyobe, le leader indépendantiste camerounais que les forces françaises ont traqué à travers les forêts de son propre pays et tué en 1958, avant même que l’indépendance ne soit formellement accordée, parce qu’il représentait la possibilité d’un Cameroun qui ne servirait pas les intérêts français. Felix Moumie, également camerounais, empoisonné à Genève en 1960 par vos services de renseignement parce qu’il poursuivait le travail d’Um Nyobe avec une déférence insuffisante envers les préférences françaises. Sylvanus Olympio, le premier président démocratiquement élu du Togo qui construisait une monnaie nationale abattu à Lomé en 1963 par des soldats qui avaient servi dans votre armée coloniale, avec votre gouvernement reconnaissant et soutenant la junte qui lui a succédé jusqu’à ce jour.

Mehdi Ben Barka, le leader de l’opposition marocaine qui a disparu à Paris en 1965 avec la complicité directe des services de renseignement et de la police française, dont le corps n’a jamais été retrouvé, et dont le cas demeure l’une des illustrations les plus soigneusement documentées de la manière dont votre république traite le leadership politique africain qui refuse d’être soumis. Modibo Keita du Mali, déstabilisé et renversé. Sekou Toure de Guinée, que votre gouvernement a tenté d’assassiner à huit reprises distinctes après qu’il eut la dignité singulière en 1958 de dire non à l’offre de de Gaulle de tutelle française continue, et quand les assassinats ont échoué, votre gouvernement a imprimé de la fausse monnaie guinéenne en quantités industrielles et a inondé son économie, parce qu’une Guinée libre avec une monnaie indépendante fonctionnelle était menaçante pour les intérêts français. Thomas Sankara, l’intelligence politique la plus lumineuse qu’ait produite l’Afrique de l’Ouest au vingtième siècle, assassiné en 1987 par un homme que votre gouvernement a armé, soutenu, puis maintenu au pouvoir pendant 27 ans pendant que le Burkina Faso était systématiquement pillé et affamé.

Et au-delà des individus parlons des massacres. Au moins 250 000 Camerounais tués entre 1958 et 1962 dans une campagne de contre-insurrection que votre gouvernement a menée au napalm et par la punition collective et la destruction systématique de villages. Une campagne si soigneusement supprimée dans la mémoire historique française que la plupart des citoyens français l’ignorent totalement aujourd’hui, tandis que les survivants camerounais et leurs descendants la portent dans leurs corps. 1 million 200,0000 Algériens tués entre 1954 et 1962 parce qu’ils exigeaient ce que votre “Déclaration des droits de l’homme” avait théoriquement garanti à tous les êtres humains, et que votre république avait décidé, avec une constance qu’elle n’a jamais jugé utile de justifier philosophiquement, ne s’appliquait pleinement qu’à certains d’entre vous les européens.

Voilà contre quoi le panafricanisme a été construit, Macron. Non contre le colonialisme comme phénomène historique commodément localisé dans le passé mais contre la France. Contre les décisions spécifiques, nommées, documentées, prises par l’institution que vous dirigez actuellement, dont les archives contiennent les preuves, dont le budget a financé les opérations, et dont l’appareil diplomatique a protégé les auteurs. Quand Du Bois a organisé le premier Congrès panafricain en 1919, il répondait en partie à ce que la France avait fait et faisait. Quand Fanon a écrit Les Damnés de la Terre en 1961, fiévreusement, mourant, il écrivait sur le système colonial français depuis l’intérieur de la révolution algérienne contre lui. Quand Amilcar Cabral théorisait la libération nationale en Guinée-Bissau, quand Nkrumah construisait l’argument pour l’unité continentale, quand Sankara se levait devant l’Organisation de l’unité africaine en 1987 et livrait ce fameux discours sur cette dette coloniale odieuse que votre France nous a imposé, ils disaient tous, dans des registres différents, la même chose : que ce que la France et ses alliés avaient construit sur ce continent était incompatible avec la dignité humaine, et que cela devait prendre fin. C’est ce refus de l’oppression, de la domination, de la déshumanisation des Africains par la France et ses nations alliées qui constitue le Panafricanisme.

Que vous vous leviez à Nairobi en 2026 pour envelopper votre république dans le vocabulaire des personnes que votre république a assassinées, n’est pas de la diplomatie Macron. Ce n’est même pas de l’audace au sens ordinaire du terme, car l’audace implique une certaine conscience du risque pris. Ce que vous avez démontré à Nairobi est quelque chose de plus troublant : l’absence totale de la conscience historique qui rendrait une telle déclaration dangereuse à prononcer. Vous l’avez dit avec l’aisance d’un homme qui n’a jamais véritablement confronté ce que son pays, son institution a fait, parce que les systèmes qui protègent la mémoire historique française d’une véritable responsabilité ont si bien fonctionné, pendant si longtemps, que la vérité n’a jamais été imposé.

Les archives sont gérées, les manuels scolaires sont expurgés et les politiciens ne sont jamais interrogés sur leurs crimes. Et ainsi vous arrivez à Nairobi, avec la confiance de quelqu’un qui croit que le passé est vraiment passé: le luxe exclusif de ceux qui n’ont jamais été contraints de vivre à l’intérieur de ses conséquences. Les populations du Mali, du Burkina Faso et du Niger qui se sont organisées et ont expulsé votre présence militaire ne l’ont pas fait parce qu’elles ont été manipulées par la Russie, comme l’a suggéré l’appareil de communication de votre gouvernement avec une prévisibilité insultante. Elles l’ont fait parce qu’elles possèdent ce qui vous fait manifestement défaut : une mémoire fonctionnelle.

Elles se sont souvenues de ce que la présence militaire française avait produit au fil des décennies de partenariat formel, ce qui n’était pas la sécurité mais la gestion de leur insécurité de manières qui servaient les intérêts stratégiques français, non le développement humain africain. Elles ont regardé les preuves de ce qui avait été construit sous la tutelle française et ont fait une évaluation politique rationnelle. Le sommet que vous avez organisé à Nairobi était, dans son essence, une tentative de remplacer par la rhétorique ce qui ne pouvait plus être maintenu par la présence de reconstruire symboliquement l’influence qui avait été physiquement rejetée. Et le mot panafricanisme, déployé dans ce contexte, n’était pas un hommage. C’était un vol. Une appropriation effrontée, historiquement analphabète, moralement corrompue du vocabulaire de la résistance par l’institution que la résistance a été construite pour combattre.

Je veux être précise avec vous sur ce que vous avez volé, car la précision importe ici d’une manière que votre discours à Nairobi suggère que vous ne comprenez pas. Le panafricanisme n’est pas une marque Monsieur Macron. Ce n’est pas non plus une posture diplomatique. Le panafricanisme, c’est une tradition politique achetée avec des vies spécifiques, à des moments spécifiques, dans des confrontations spécifiques avec des puissances spécifiques, dont l’une était et demeure la France. Le revendiquer ne repositionne pas la France comme partenaire dans la libération africaine. C’est profaner la mémoire de chaque personne que la France a tuée pour l’avoir pratiqué. C’est se tenir sur la tombe de Sylvanus Olympio et annoncer que l’institution qui a financé son assassinat est désormais la gardienne de son héritage. C’est regarder les enfants de Thomas Sankara et leur dire que le gouvernement qui a armé l’assassin de leur père a maintenant décidé de parler en son nom. Vos propos sont d’une indécence et d’une cruauté inégalée.

La France n’est plus ce qu’elle était, Monsieur Macron, et cette contraction n’est pas sans rapport avec ce que j’ai décrit ci-dessus. La crédibilité que votre république projetait autrefois sur ce continent n’a jamais été morale. Elle n’a jamais été gagnée par la qualité des relations qu’elle construisait ou le développement authentique qu’elle soutenait. Elle était maintenue par la dépendance, par la gestion de la dette, par le contrôle de la monnaie, par la protection sélective des élites coopératives, et par la menace implicite et parfois explicite de ce qui arrivait à ceux qui sortaient trop loin du périmètre autorisé de la souveraineté africaine. Quand ces mécanismes ont commencé à être exposés par les panafricanistes, quand les populations ont développé la culture historique et la capacité organisationnelle de nommer ce qui leur avait été fait et d’exiger sa fin, la crédibilité s’est effondrée avec rapidité.

C’est le panafricanisme qui a vaincu la France en Afrique. Et le panafricanisme survivra à votre gouvernement, à votre république, et au moment civilisationnel particulier qui a rendu possible pour un président français de prononcer à Nairobi des déclarations comme celle que vous avez livrée sans apparent embarras hier soir. Il a déjà survécu aux empires, aux administrations coloniales, aux programmes d’ajustement structurel, aux régimes clientélistes et aux assassinats qui ont été déployés contre lui. Il continuera de survivre à tout ce qui viendra ensuite, parce que ce n’est pas une posture politique. C’est l’expression politique d’un refus: le refus organisé, théorisé, ancré historiquement des peuples africains d’accepter les termes de leur propre diminution. Ce refus a commencé avant votre naissance et il se poursuivra après que vous serez oublié. Et vous Emmanuel Macron, serez le président français le plus rapidement oublié de l’histoire de votre république, tant votre fainéantise politique, votre inculture historique et votre carence morale nous ont rendu la tâche de la décolonisation infiniment plus aisée. Car il n’est pas de meilleur accélérateur pour une cause que l’ennemi qui la sert sans le savoir.

Macron, vous n’êtes pas un panafricaniste. Vous êtes le président de la nation qui a fait plus que presque toute autre sur cette planète pour s’assurer que le panafricanisme demeure un rêve inatteignable. Le moins que vous puissiez faire, le strict minimum qu’exigent l’honnêteté et l’histoire, est de la fermer. Ce n’est pas parce que la souris n’a pas réussi à tuer le chat qu’elle peut se déclarer en être un. Et ce n’est pas parce que la France n’a pas réussi à tuer le panafricanisme, qu’elle peut aujourd’hui en revendiquer la paternité. L’échec de votre entreprise de destruction ne vous confère aucun droit sur ce que vous avez tenté de détruire. Il vous confère uniquement le silence que l’histoire réserve aux vaincus qui n’ont pas encore compris qu’ils ont perdu.​​​​​​​​​​​​​​​​

Farida Bemba Nabourema​​​​​​​​​​​​​​​​
Citoyenne Africaine Désabusée!

Reveil-info

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