6 mai 2026
Home » Dubaï : « femmes toilettes » quand l’humiliation devient un spectacle

DUBAÏ : « FEMMES TOILETTES » À DUBAÏ, QUAND L’HUMILIATION DEVIENT SPECTACLE

Elles s’appellent Amina, Blessing, ou Fatoumata. Elles ont 19, 22, 27 ans. Elles sont Nigérianes, Camerounaises, Ougandaises. Sur TikTok et Telegram, on les appelle les « femmes toilettes ».

Une enquête du journaliste Alain Foka

Derrière ce terme cru, une réalité glaçante : des jeunes Africaines recrutées pour des soirées privées à Dubaï où elles subiraient des actes dégradants, filmés puis diffusés sur des groupes payants. Et leurs bourreaux s’en vanteraient.

Alors, simple fait divers sordide ? Ou le symptôme d’un racisme systémique où le corps noir devient objet ?

« On m’a dit que c’était pour être hôtesse »

Nous avons rencontré _Esther_, 23 ans, de retour à Lagos depuis trois mois. Elle a accepté de parler, le visage flouté, la voix encore tremblante.

« Une dame m’a contactée sur Instagram. Elle m’a dit : Dubai, 2 semaines, hôtesse VIP, 3000 dollars. Logée, nourrie. Moi je galérais, ma mère est malade. J’ai dit oui. »

À l’arrivée, on lui confisque son passeport. « Pour les formalités », dit-on. Puis on l’emmène dans une villa à l’écart de la Marina. « Il y avait 8 autres filles. Que des Noires. Le premier soir, ils nous ont fait mettre des couches. Ils ont ri. Ils disaient ‘toilet girls’. J’ai compris trop tard. »

Esther décrit des actes humiliants, forcés, devant des hommes émiratis, saoudiens, parfois européens. « Ils filmaient tout. Ils disaient que si on parlait, ils mettaient les vidéos sur internet. Que personne ne nous croirait. Qu’on était juste des Africaines. »

Un business de l’humiliation

Sur Telegram, des canaux à 200 dollars l’abonnement vendent ces vidéos sous le tag « Dubai Porta Potty ». Des dizaines de milliers d’abonnés. Les commentaires sous les extraits qui fuient ? « Elles aiment ça », « C’est pour ça qu’elles viennent », « Une Noire ça encaisse ».

Nous avons infiltré un groupe. Les administrateurs se vantent de « dresser » les filles. Le tarif ? Entre 10 000 et 50 000 dollars la soirée, selon le « niveau de dégradation » accepté. Les recruteurs, souvent des femmes africaines elles-mêmes, touchent 20%.

« C’est un marché », explique _Me Kader Diop_, avocat à Dakar qui suit plusieurs plaintes. « On cible des filles pauvres, qui rêvent de Dubaï. On leur fait miroiter le luxe. Une fois sur place, sans passeport, sans réseau, elles sont piégées. C’est de la traite d’êtres humains. »

*Le racisme en toile de fond ?*

Pourquoi presque uniquement des femmes noires ?

« Parce que dans l’imaginaire de certains, la femme noire est hypersexualisée, corvéable, sans valeur », analyse _Dr Aïssatou Sow_, sociologue à l’Université de Bamako. « L’histoire coloniale a fabriqué le mythe de la Vénus noire : un corps disponible. Dubaï, avec son argent qui achète tout, devient le théâtre de ce fantasme raciste. On ne ferait pas ça à une Européenne. Ou pas ouvertement. »

Du côté des autorités émiraties, le silence est total. Officiellement, la prostitution est interdite et punie de prison. Mais dans les villas privées de Palm Jumeirah, la loi semble s’arrêter à la porte.

Contacté, le Consulat du Nigeria à Dubaï affirme « prendre très au sérieux » les cas signalés. « Nous avons rapatrié 14 filles depuis janvier. Mais beaucoup ont honte. Elles ne portent pas plainte. »

Le mur de la honte et du silence

Car c’est l’autre violence : celle du retour. _Blessing_, 20 ans, a tenté de se suicider après la diffusion d’une vidéo d’elle. « Au village on dit que je suis une prostituée. Mon père ne me parle plus. Même la police chez nous m’a demandé combien j’ai gagné. »

Les ONG tirent la sonnette d’alarme. « Il faut casser le mythe de Dubaï l’Eldorado », martèle _Hadja Konaté_ de l’Association Voix des Migrantes. « Former les filles, alerter les familles, poursuivre les réseaux. Et surtout : arrêter de dire ‘elles l’ont cherché’. Personne ne signe pour être traité comme une cuvette. »

Ce soir à Dubaï, d’autres avions atterriront. À bord, d’autres Amina, d’autres Esther, les yeux pleins de rêves. Dans certaines villas, on préparera déjà les caméras et les liasses de billets.

La question n’est plus de savoir si ces pratiques existent. Elles existent. La question, c’est : combien de temps encore allons-nous regarder ailleurs ?

Source : Alain Foka

Reveil-info

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error: Content is protected !!