Déraciner les morts après avoir chassé les vivants : La destruction des cimetières à Gaza comme ultime effacement.

La destruction systématique de plus de vingt cimetières à Gaza par l’armée israélienne, documentée par imagerie satellite, s’apparente à une stratégie de déracinement visant à effacer la mémoire et l’ancrage palestiniens. En labourant les tombes avec des bulldozers, cette pratique, qualifiée de nécropolitique et de possible crime de guerre, tente de briser le lien entre les vivants et leurs défunts, transformant les lieux de sépulture en bases militaires.
L’offensive militaire à Gaza a franchi une frontière qui dépasse le cadre des affrontements conventionnels pour toucher au sacré et à la mémoire longue. En retournant la terre des cimetières avec des bulldozers et des chars, l’armée israélienne ne se contente pas de viser des infrastructures ; elle s’attaque à ce que l’anthropologie appelle « l’ancrage mémoriel ».

1. Le déracinement des vivants : Briser le sentiment d’appartenance
Pour les Gazaouis, la ville natale n’est pas seulement un lieu de résidence, c’est une identité. En rasant des quartiers entiers, le message envoyé est celui d’une impossibilité de retour. Le déracinement des vivants passe par la destruction de tout ce qui fait « foyer » : les maisons, les écoles, mais aussi les jardins et les rues. L’objectif perçu est de transformer Gaza en un lieu inhabitable, poussant les survivants vers un exil sans retour, une seconde Nakba où l’horizon géographique se substitue à l’appartenance natale.
2. Le viol des demeures éternelles : L’effacement des racines
L’attaque contre les cimetières est l’aspect le plus sombre de cette stratégie. Dans la culture palestinienne, comme dans de nombreuses civilisations, la tombe est la « demeure éternelle », le dernier lien physique entre la terre et l’histoire d’une famille.
Destruction de la preuve historique : En broyant les stèles et en exhumant les restes, c’est la preuve matérielle de la présence séculaire des Palestiniens sur cette terre qui est visée. Si les morts n’ont plus de tombes, l’histoire n’a plus de témoins.
Une double agonie pour les familles : Pour les vivants, voir les ossements de leurs ancêtres ou de leurs enfants récemment enterrés dispersés par des chenilles d’acier ajoute un traumatisme métaphysique à la douleur physique. C’est un déni du droit au deuil et à la dignité post-mortem.
3. Une dimension idéologique : La « terre rase »
Cette pratique s’inscrit dans une volonté de « désacralisation » de l’espace adverse. En traitant le cimetière comme un simple terrain militaire ou une cache supposée, l’assaillant ignore la sacralité du lieu pour n’y voir qu’un obstacle ou une cible. Cette approche renforce l’idée d’un combat idéologique où l’adversaire doit être effacé non seulement dans son présent (le vivant) mais aussi dans son passé (le mort).
4. Un crime au regard du droit international
Le droit international humanitaire, notamment les Conventions de Genève, stipule que les restes des personnes décédées doivent être respectés et que leurs sépultures doivent être entretenues et protégées. La destruction systématique des cimetières est documentée par des organisations comme Human Rights Watch et Amnesty International comme une violation grave, pouvant être qualifiée de crime de guerre.
Conclusion :
Déraciner les morts après avoir chassé les vivants est l’étape ultime de la dépossession. C’est une tentative de rompre le fil invisible qui lie un peuple à son sol. Pourtant, l’histoire enseigne que plus l’effacement est violent, plus la mémoire devient un acte de résistance acharné.
Ahmed Bettayeb
Reveil-info
