21 avril 2026
Home » Interview -Chefferie coutumière et traditionnelle et le BU-KAORE: les convictions de Sita Djerma, Ancien maire de Toeni,chef de canton

« En rapprochant réellement le justiciable de la justice, on recrée une endogénéité perdue» Sita Djerma, ancien maire de Toeni, Chef du Canton de Louta dans la région du Sourou

L’adoption, en janvier 2026, du statut organisant les chefferies coutumières et traditionnelles marque un tournant historique dans la gouvernance du Burkina Faso. Longtemps restée dans un flou juridique complexe, cette institution millénaire dispose désormais d’un cadre légal pour agir au Burkina Faso. Pour analyser la portée de cette réforme et les défis de sa mise en œuvre, nous avons rencontré Sita Djerma. Administrateur des Affaires Maritimes à la retraite, diplômé en Sciences Politiques et actuel Chef du Canton de Louta, il livre un regard sans concession sur le rôle des gardiens de la tradition dans la construction de l’État moderne.

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Permettez-moi tout d’abord de présenter mes respects à vos lecteurs, dont certains m’ont fait l’amitié de réagir à mes précédentes publications. Je voudrais également exprimer ma gratitude à votre journal pour l’opportunité qu’il me donne de m’exprimer sur des questions d’intérêt national. Je suis consultant interprète-conseil de conférences. Je suis également le Chef du Canton de Louta et ancien maire de la commune rurale de Toéni, dans la province du Sourou.

Après un long vide juridique, un statut portant organisation des chefferies coutumières et traditionnelles a été adopté en janvier 2026. Comment avez-vous accueilli cet événement ?

C’est un événement majeur dont peu d’observateurs ont encore mesuré toute la portée. Cette question, tel le mythe de Sisyphe, a connu d’innombrables circonvolutions depuis la naissance de notre État. De Daniel Ouezzin Coulibaly jusqu’au régime de Blaise Compaoré, l’exécutif a toujours cherché une solution pour la chefferie, conscient que ce pouvoir ne pouvait être laissé au hasard, tant pour le gâchis que représentait son inexploitation que pour les risques liés à une gestion non encadrée. Des tentatives pour brider son expression ou remettre en cause son existence ont foisonné. Mais ce que l’histoire retiendra, c’est qu’après tous ces soubresauts, l’enfant est enfin né. Celui qui l’aura ramené à la maison et baptisé, c’est le Président Ibrahim Traoré.

Ces réformes répondent-elles à vos attentes ?

L’avènement de ce texte est un véritable soulagement. Il faut saluer ici la détermination et le tact de Sa Majesté le Mogho Naaba, qui a œuvré pour un consensus qui semblait autrefois introuvable. À ce tableau d’honneur figure aussi le Ministre d’État, Émile Zerbo, cheville ouvrière du projet. À l’étape actuelle, nous nous réjouissons, tout en restant dans l’attente des décrets d’application. L’architecture proposée devra impérativement être sous-tendue par une volonté de faire participer réellement la chefferie à la gouvernance. Beaucoup ont réclamé le retrait des chefs de la politique partisane pour éviter une « concurrence déloyale » sur l’électorat. Mon avis est qu’en raisonnant ainsi, on pourrait trouver mille raisons d’exclure d’autres « grands électeurs » dans bien d’autres domaines.

Les autorités affichent une volonté claire de donner un rôle prépondérant aux chefferies. Quelle est votre analyse de cette posture ?

La reconnaissance exprimée par le Conseil Supérieur de la Chefferie Coutumière et Traditionnelle (CSCCT) est amplement méritée. Si l’avenir confirme que ces réformes portent leurs fruits, je suis convaincu que le pouvoir actuel méritera la gratitude bien au-delà du seul cercle des chefs.

La chefferie joue désormais un rôle de complément à la justice moderne à travers la procédure du « Bu-Kaoré ». Quel est votre commentaire ?

Le Bu-Kaoré fait partie de ces mesures de restitution de domaines régaliens au pouvoir traditionnel. Cela devrait aider à désengorger les tribunaux conventionnels, ce dont personne ne se plaindrait. En rapprochant réellement le justiciable de la justice, on recrée une endogénéité perdue. Toutefois, j’émets une réserve sur l’incidence financière. Le statut prévoit des subsides pour la prise en charge de ces tribunaux coutumiers ; il faudra veiller à ce que les moyens suivent pour assurer leur efficacité.

*Une sensibilisation semble nécessaire pour que les chefs s’approprient ces réformes. Le « Massathon », dont vous êtes membre, a-t-il initié des actions en ce sens ?

Le Massathon aurait pu, en effet, engager de vastes campagnes de sensibilisation. Ce travail est sans doute en cours dans certains espaces de notre juridiction, mais la situation sécuritaire difficile dans plusieurs localités de la Boucle du Mouhoun limite hélas notre rayon d’action pour le moment. Nous avons bon espoir que les opérations décisives en cours permettront bientôt de rendre ces actions réelles sur le terrain.

Le Burkina célèbre désormais chaque 15 mai la Journée des coutumes. Que change fondamentalement cette décision ?

C’est un pas significatif, tant factuel que symbolique. Comme le disait mon aîné et mentor, le Professeur Joseph Ki-Zerbo, nous étions « mal partis ». Le premier référentiel d’un peuple pour se projeter, c’est sa culture. Regardez les exemples du Japon ou de la Chine : ils ont brisé les chaînes de la domination en s’appuyant sur leur identité pour ouvrir un horizon nouveau. De cette désaliénation naîtra un Burkinabè nouveau, fier et débarrassé des complexes qui nous paralysent. Je souhaite que cette journée s’oriente vers des programmes ciblés en faveur du renouveau national. Si je n’étais pas moi-même déplacé interne hors de mon terroir depuis six ans, j’aurais déjà lancé des projets refondateurs. J’invite tous les chefs à se ceindre la ceinture : l’heure des patriotes a sonné.

Par le passé, la chefferie a souvent été instrumentalisée. Le nouveau statut instaure désormais des incompatibilités avec l’engagement politique partisan. Est-ce une avancée ?

Absolument. Le spectacle affligeant qu’offraient certains chefs lors des campagnes électorales, permet de tenir ses propos . Mais au regard de leur rôle de faiseurs de paix et de garants de la cohésion sociale, il ne faut pas les isoler. La réussite de la réforme dépendra de la place qu’on leur accordera dans la gouvernance globale, à la hauteur de leur dimension réelle, tout en évitant les dérives passées.

Quel appel lancez-vous concernant la suite de ces réformes ?

La création de chambres au sein du CSCCT pourrait constituer une passerelle honorable, à condition qu’elles puissent réellement se prononcer sur les grandes questions nationales. Le pouvoir traditionnel vise avant tout à participer à la décision. Il ne faudrait pas exclure la chefferie des processus décisionnels en la cantonnant dans une « voie de garage », quel qu’en soit le confort.

Un mot de fin pour clore cet entretien ?

Si je ne m’efforçais pas de jouer collectif en renonçant aux intérêts particuliers, j’aurais lancé un énième appel au secours pour Toéni et le Sourou. Ces régions ont besoin d’être libérées pour rejoindre le reste de la nation dans la bataille pour le développement. C’est mon vœu le plus cher.

Interview réalisée par KISSANGOULÉ

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