KI-ZERBO : QUAND JACQUELINE NOUS PARLE DE JOSEPH…
Fervente «militante pour les droits des femmes, du développement endogène de l’Afrique et de la démocratie», Jacqueline Ki-Zerbo nous a quittés le 15 décembre 2015, il y a donc dix ans aujourd’hui. Mais avant de partir pour le voyage sans retour, elle a laissé, pour la postérité, ce témoignage sur… Joseph Ki-Zerbo, premier agrégé d’histoire de l’Afrique, dont elle a partagé la vie, les combats et les inquiétudes pendant tellement d’années… Un témoignage que je reprends à nouveau ici, en souhaitant à Jacqueline Ki-Zerbo de reposer en paix dans la Félicité éternelle.

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«Nous avons entendu parler de lui dans les années 1950 à Bamako, alors capitale du Soudan français. Nous, c’est la promotion de sept jeunes filles de la classe de troisième ouverte au lycée de jeunes filles fraîchement inauguré. Lui, c’est Joseph (il n’avait pas encore rétabli son patronyme complet de Ki-Zerbo), alors surveillant au lycée Terrasson de Fougères, où il préparait, en candidat libre, son baccalauréat…
Celle qui nous parlait de lui était notre professeur d’histoire, qui enseignait également au lycée Terrason de Fougères. Elle n’arrêtait pas de louer l’intelligence et les exploits de Joseph Ki, si bien que nous étions jalouses de lui sans le connaître, et nous soupçonnions Mademoiselle Jacqueline Gateau, le professeur d’histoire en question, de s’être entichée de lui. J’étais loin de penser que nos chemins se croiseraient et que nous aurions un destin commun par le mariage et par notre passion pour l’Afrique.
Beaucoup de gens qui ne le connaissent pas prennent Joseph Ki-Zerbo pour «un doux rêveur» vivant dans le monde des idées et des théories abstraites. Pour avoir vécu avec lui pendant quarante ans, je sais que c’est là une perception tout à fait erronée. Il a parcouru, au volant de cinq voitures successives, des milliers de villages. Son métier d’historien a forgé en lui un don de lecture des hommes et des événements politiques presque prophétique.
Lorsqu’en 1958, la Guinée Conakry a eu le courage d’opter pour l’indépendance dans la dignité, il n’a pas hésité un instant à renoncer à son poste prestigieux de «fonctionnaire français» du lycée Van Vollenhoven de Dakar pour affronter les difficultés et les incertitudes dans une fonction publique naissante où, selon les détracteurs de l’indépendance, les salaires ne seraient pas garantis… Mais il savait que l’indépendance de la Guinée n’avait pas de sens dans le néocolonialisme qui sévissait dans les autres pays, pris dans la communauté «franco-française», comme disait le président Léon Mba. C’est pourquoi, très vite, il rejoindra la Haute-Volta comme premier chômeur diplômé dans son propre pays.
Par sa détermination et sa ténacité, Joseph Ki-Zerbo finit souvent par faire éclater la vérité que l’on essaie d’étouffer. Ce n’est pas l’homme aux éclats de voix et aux barouds d’honneur. C’est l’homme qui sait écouter avec douceur et compassion ceux qui l’attaquent. J’ai souvent eu envie de saisir ma plume pour répondre à des articles calomnieux, et même prendre ma voiture pour aller affronter ceux qui mentent à son sujet. Mais en parlant avec lui, il a toujours réussi à me démontrer que le temps de l’histoire fera le tri entre le mensonge et la vérité.
Comme époux et père de famille, Joseph Ki-Zerbo est fortement présent. Il sait s’entretenir avec ses enfants pour partager avec eux les valeurs cardinales qui guident ses choix et sa vie.
Quant à moi, je suis heureuse d’avoir accédé au statut de compagne et d’assistante, qui comprend les allusions à demi-mots, qui partage certains fous rires et qui retrouve dans ses petits-enfants le regard émerveillé du combattant inébranlable.»
©Jacqueline Ki-Zerbo
(in 24 Heures N°200
du mercredi 14 mars 2001)
Serge Mathias T
