Octobre, mois du « Consommons local » dans l’UEMOA : bâtir un développement endogène durable et non autarcique
« On ne développe pas, on se développe. » Cette phrase de Joseph Ki-Zerbo, pionnier de la pensée endogène, résonne plus que jamais à l’heure où l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA) consacre le mois d’octobre à la promotion de la consommation des produits locaux.
Derrière ce rendez-vous annuel, institué depuis 2019, se joue bien plus qu’une campagne de communication : il s’agit de transformer un réflexe de consommation en véritable politique industrielle et stratégique, capable de renforcer nos économies, de protéger nos cultures et de garantir une souveraineté durable.
Du slogan à la stratégie
La réflexion de Ki-Zerbo transcendait les décennies : l’Afrique doit puiser en elle-même les leviers de son développement. Mais « endogène » ne signifie pas autarcie : il s’agit de se développer à partir de ses propres ressources, en s’ouvrant aux autres dans un cadre choisi et bénéfique.
C’est cet esprit qui anime depuis 2020 le « Mois du consommer local » de l’UEMOA. Chaque État membre y organise foires, expositions, panels et distinctions pour donner visibilité et crédibilité à ses productions nationales. La 6ᵉ édition, ouverte ce 1ᵉʳ octobre 2025, confirme la dynamique régionale.
Burkina Faso : des réformes emblématiques
Au Burkina Faso, la promotion du « consommons local » a pris la forme de réformes structurantes :
– Labellisation et indications géographiques : le Faso Dan Fani, le Koko Dunda, le chapeau de Saponé ou encore le beurre de karité ont été dotés de labels officiels et de dispositifs d’authentification (hologrammes, stickers sécurisés, codes QR). Le chapeau de Saponé bénéficie même d’une indication géographique protégée, un outil de protection et de valorisation à l’export.
– Certification et normalisation : l’ABNORM, bras technique de l’État, a multiplié les normes nationales et accompagné les entreprises vers la certification internationale (ISO 22000 pour la sécurité sanitaire des aliments, normes de qualité et de métrologie).
– Visibilité commerciale : la marque « Made in Burkina » donnent une identité claire aux produits locaux, en facilitant leur reconnaissance auprès des consommateurs et des distributeurs.
– Ancrage institutionnel : la campagne « Consommons local » a été inscrite dans les priorités de l’État et arrimée aux initiatives régionales. Elle est devenue un levier transversal des politiques industrielles, artisanales et commerciales.
Ces avancées sont le résultat d’une vision politique : sortir du stade symbolique pour faire du « consommons local » un moteur d’industrialisation.
L’enjeu économique : des chiffres parlants
Au-delà du discours, les données rappellent l’urgence d’une telle orientation :
– Commerce extérieur du Burkina Faso : en 2023, les échanges totaux atteignaient 6 286,9 milliards FCFA (-1,2 % par rapport à 2022). Les exportations ont reculé de 4,6 %, tandis que les importations progressaient de 1,5 %, aggravant le déficit commercial (source : Ministère du Commerce, 2024).
– Part de l’industrie manufacturière : elle est passée de 16,2 % du PIB en 2000 à seulement 9,9 % en 2022 (source : INSD). Un signal clair de désindustrialisation relative, que seule une politique cohérente de substitution des importations et de montée en gamme peut inverser.
– Croissance : selon le FMI, le Burkina Faso a enregistré une croissance d’environ 5 % en 2024 et devrait atteindre 4,2 % en 2025, avec une inflation ramenée autour de 3 %. Mais cette croissance reste fragile et dépendante des matières premières (or, coton) plutôt que de la transformation locale.
– Commerce intra-UEMOA : malgré vingt ans d’efforts, il ne représente encore que 13 % des échanges totaux (source : Afreximbank, 2024). Autrement dit, la majorité des importations proviennent toujours de l’extérieur, alors même que les produits locaux pourraient combler une partie substantielle de la demande.
Les effets concrets de la labellisation
Les expériences récentes montrent que la labellisation et la certification ont un impact direct :
– Confiance et traçabilité : un pagne Faso Dan Fani ou un beurre de karité certifiés garantissent une origine et une qualité. Cela rassure le consommateur et justifie un meilleur prix.
– Accès aux marchés : avec des normes reconnues (ISO, IG protégée), les coopératives franchissent le cap des marchés internationaux et des grandes surfaces locales.
– Revenus et productivité : les associations de tisseuses impliquées dans la labellisation du Faso Dan Fani ont vu leur productivité et leur rentabilité augmenter, grâce à la reconnaissance et à la structuration de la filière.
Cinq leviers pour accélérer
Pour que le « consommons local » devienne une politique d’industrialisation intégrée, cinq chantiers sont prioritaires :
1. Commande publique exemplaire : renforcer et appliquer les clauses de contenu local dans les uniformes, mobiliers, cantines et intrants agricoles.
2. Soutien à la certification : poursuivre la politique de subvention des coûts de mise aux normes et renforcer les laboratoires nationaux et régionaux (ABNORM etc…)
3. Financement patient : créer des lignes de crédit spécifiques pour les chaînes de valeur agroalimentaires et artisanales, souvent exclues des financements classiques.
4. Digitalisation et traçabilité : développer des plateformes numériques pour authentifier les labels, suivre la chaîne de valeur et relier producteurs et distributeurs.
5. Intégration régionale : harmoniser les référentiels de qualité et mutualiser les achats publics pour stimuler le commerce intra-UEMOA, avec un objectif de +5 points en cinq ans.
Conclusion : endogène et ouvert
Consommer local n’est pas se fermer au monde. C’est choisir de se renforcer pour mieux s’ouvrir, en captant une plus grande part de valeur sur place et en consolidant la résilience de nos économies.
Dans un contexte marqué par les crises sécuritaires, climatiques et économiques, l’endogénéité apparaît comme l’alternative stratégique et structurelle : elle nous libère de la dépendance, tout en nous connectant au monde par des produits de qualité, certifiés et compétitifs.
Comme le disait Joseph Ki-Zerbo : « L’identité est un rôle à jouer. » En ce mois d’octobre, jouons-le ensemble, en faisant du « consommons local » non pas une incantation, mais une réalité industrielle et citoyenne
Dr Harouna KABORE
« Ancien labelisateur »
