Pendant des décennies, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a représenté le cadre de coopération régionale par excellence, réunissant ses membres autour d’objectifs communs de sécurité, d’intégration économique et de libre circulation. Pourtant, en 2023, ce fragile édifice a été ébranlé. Face à des sanctions jugées unilatérales et injustes, les régimes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont claqué la porte. Ils dénonçaient une organisation perçue comme inféodée à des intérêts extérieurs et trop peu solidaire des défis sécuritaires endurés au Sahel.
Cette rupture, inédite dans l’histoire de la CEDEAO, a donné naissance à l’Alliance des États du Sahel (AES), nouveau bloc régional porté par un discours de souveraineté affirmée et de solidarité sécuritaire. Si la séparation avait été brutale, elle n’a pourtant pas coupé le besoin de dialogue. Car au-delà des divergences politiques, les réalités économiques imposent une reconfiguration des rapports.
De partenaires à entités distinctes
Des intérêts économiques qui forcent la lucidité
Car derrière la façade politique se cachent des urgences concrètes. Pour les États de l’AES comme pour ceux de la CEDEAO, les interdépendances économiques sont nombreuses et complexes. Les échanges commerciaux, les couloirs de transit, les chaînes d’approvisionnement et même les flux humains rendent impossible toute rupture totale sans conséquences sévères. Donc, parler d’un « deal urgent sur les conditions commerciales » revient à reconnaître la nécessité d’un filet de sécurité économique. Loin des discours enflammés sur la souveraineté, il faut éviter que les marchés sahéliens soient isolés ou que les ports du Golfe de Guinée se ferment aux marchandises du Nord.L’exemple du Mali est particulièrement parlant. Pays enclavé, dépendant des routes sénégalaises, ivoiriennes et guinéennes pour ses importations stratégiques, il n’a pas le luxe de rester coupé des grands axes commerciaux. En parallèle, ses voisins du Sud ont eux aussi besoin de maintenir l’accès à certains marchés et à la main-d’œuvre circulante venue du Sahel. De part et d’autre, les économies sont prises dans un tissu serré d’obligations mutuelles. Cela oblige les responsables politiques à réintroduire le pragmatisme dans leurs agendas.
Un tournant stratégique pour l’équilibre régional
Ce réajustement dans les relations entre la CEDEAO et l’AES marque un tournant dans la diplomatie ouest-africaine. On assiste à une forme de reconnaissance implicite de l’AES comme acteur régional à part entière, non plus comme simple dissidence. L’organisation née d’un retrait protestataire évolue aujourd’hui vers un statut d’interlocuteur stratégique, au même titre que les douze pays restant dans la CEDEAO. Cette reconnaissance, même tacite, rebat les cartes des dynamiques régionales. Ce réalignement n’est pas seulement diplomatique. Il reflète une mutation profonde des équilibres de pouvoir, dans une région en quête de nouveaux repères. L’échec du modèle d’intégration tel qu’il a été porté par la CEDEAO durant plusieurs décennies ouvre la voie à des formats de coopération plus souples, plus bilatéraux ou thématiques. Les entités se recomposent en fonction des urgences, qu’elles soient sécuritaires, économiques ou humanitaires. La déclaration d’Abdoulaye Diop ne sonne donc pas comme une fermeture, mais comme un redéploiement. Le Mali ne tourne pas le dos au dialogue, il en redéfinit les conditions. L’heure n’est plus à la nostalgie institutionnelle, mais à une gestion pragmatique des désaccords. En remettant les pendules à l’heure, Bamako rappelle à la CEDEAO que les règles du jeu ont changé, et que toute coopération future devra se construire sur la base d’une égalité revendiquée.
Source : La Nouvelle Tribune
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